Plus 125 % de mortalité en dix ans. La forêt française perdait 7,4 millions de mètres cubes d'arbres par an sur 2005-2013 ; elle en perd 16,7 millions par an sur 2015-2023. C'est le chiffre que l'IGN a sorti le 14 octobre 2025 avec les résultats de son inventaire forestier national, et c'est le genre de courbe qu'on n'aime pas voir grimper aussi vite.
Une précision d'entrée, parce qu'elle a son importance. Un autre document de l'IGN, tiré des indicateurs de gestion durable, affiche plutôt 15,2 millions de mètres cubes par an sur une période proche. Même institut, deux périmètres, deux méthodes de calcul. Lequel retenir ? Je prends le communiqué officiel des résultats 2025 comme référence, 16,7 Mm³/an, mais l'écart entre les deux valeurs me chiffonne plus que je ne voudrais. Ce n'est pas anodin : quand deux compteurs de la même maison ne s'accordent pas à un million de mètres cubes près, ça dit surtout à quel point mesurer une forêt qui meurt reste un exercice compliqué.
Le palmarès de la casse#
L'IGN a évalué 2,3 milliards d'arbres. Résultat : 8 % présentent des symptômes d'altération sanitaire, soit environ 193 millions d'arbres vivants abîmés ou morts sur pied depuis moins de cinq ans. Mais la moyenne cache l'essentiel, et c'est là que ça devient parlant.
Le classement par essence, dans l'ordre : 26 % des frênes touchés, 21 % des châtaigniers, 10 % des chênes pédonculés et des épicéas communs. En volume de mortalité annuelle, le trio de tête change un peu de visage : l'épicéa commun paie le plus lourd tribut avec 2,4 Mm³/an, suivi du châtaignier à 1,7 et du frêne à 1,6. Chaque essence meurt de sa propre cause : les scolytes pour l'épicéa, l'encre et le chancre pour le châtaignier, la chalarose pour le frêne.
Sur ce dernier point, une nuance qui traîne rarement dans les gros titres. La chalarose du frêne ne « décime » pas la forêt d'un bloc. Elle frappe surtout les jeunes sujets ; les arbres adultes de fort diamètre meurent rarement, et seulement au terme d'une longue progression de la maladie au collet. La casse est réelle, mais elle se joue d'abord sur la relève, pas sur les gros bois. Distinguer les deux, ce n'est pas de la nuance de confort, c'est ce qui sépare une essence condamnée d'une essence qui perd sa capacité à se régénérer.
À l'échelle du massif, le Département de la santé des forêts chiffre au moins 670 000 hectares en dépérissement en moyenne sur 2018-2022, soit 5 % de la forêt française. Sa définition technique est brutale de sobriété : un peuplement où au moins 20 % des arbres présentent au moins 50 % de branches mortes. Rien de subjectif là-dedans, et c'est tant mieux.
Un mot sur la méthode, parce que c'est ce qui donne du poids aux chiffres. L'IGN relève environ 70 000 arbres par campagne, le DSF en ausculte environ 30 000 via le protocole DEPERIS, qui note l'état du houppier. Deux réseaux, deux focales, et des ordres de grandeur qui se recoupent. Quand je lis un chiffre climat, je regarde toujours d'abord d'où il sort. Ici, le matériel de mesure tient la route.
Scolytes : le sapin remonte, l'épicéa coule encore#
Le cas des scolytes typographes mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il illustre bien qu'un dépérissement n'est pas une ligne droite. Depuis le début de l'épidémie en 2018, la DRAAF Bourgogne-Franche-Comté estime qu'environ 20 % de la surface d'épicéas et de sapins a été scolytée ou récoltée en urgence. Un cinquième de la ressource, parti en quelques années.
Mais le bilan 2025 apporte une bonne nouvelle et une mauvaise. La bonne : la mortalité des sapins adultes est en forte régression, retour à la normale sanitaire. La mauvaise : les épicéas adultes continuent de tomber massivement, notamment dans le massif du Jura. Autrement dit, même famille d'insectes, deux trajectoires qui divergent selon l'essence et le contexte. L'épicéa, planté hors de sa zone de confort climatique pendant des décennies, reste le maillon faible.
Quelles essences pour un climat à +2 °C#
C'est la vraie question, et le cadre est posé noir sur blanc. Le décret TRACC du 23 janvier 2026 fixe la trajectoire de référence : +2 °C en 2030, +2,7 °C en 2050, +4 °C en 2100 par rapport au préindustriel. La France a déjà encaissé +1,7 °C en 2023. On ne plante pas un chêne pour vingt ans, mais pour cent cinquante. La question n'est donc pas « quel climat aujourd'hui » mais « quel climat quand l'arbre sera adulte ». Voilà ce qui rend l'exercice si incertain.
L'ONF a commencé à tester des réponses il y a longtemps. Le projet Giono, lancé en 2011, a fait descendre plus de 7 000 chênes et hêtres du sud de la France vers la forêt domaniale de Verdun, dans la Meuse, dès 2015. Cette migration assistée a livré un premier résultat publié en 2017 dans Global Change Biology : le chêne sessile s'y montre relativement résilient au changement climatique. Le principe s'étend désormais à l'échelle continentale avec le projet MigForest, qui associe l'ONF à des partenaires belges et allemands pour déplacer vers l'Europe de l'Ouest des arbres issus de régions plus chaudes et plus sèches.
Côté essences candidates, la fiche technique du ministère de l'Agriculture est prudente, et c'est appréciable. Le chêne pubescent coche des cases : bonne résistance écologique, peu sensible aux grands froids hivernaux, il pousse déjà spontanément dans le sud. Le pin maritime affiche aussi une bonne résistance écologique, mais avec un défaut rédhibitoire selon les zones : il supporte mal la neige, ce qui limite son usage dans le Massif Central. Le cèdre de l'Atlas, introduit dans le sud au milieu du XIXe siècle, encaisse très bien la sécheresse. Sauf que la même hausse des températures qui le rend intéressant devrait relever sa limite altitudinale basse et l'exclure d'une part croissante de la zone méditerranéenne. Une essence de transition, donc, pas une solution définitive.
Ne cherchez pas l'essence miracle : il n'y en a pas. La stratégie qui tient la route, c'est la « forêt mosaïque » de l'ONF, un patchwork mêlant sur une même zone îlots d'avenir, régénération naturelle, futaie régulière et réserves biologiques. Exemple concret : le massif de la Moulière, dans la Vienne, 4 200 hectares en cours d'adaptation. Le raisonnement est le même que pour un parc de machines qu'on ne remplace jamais toutes par le même modèle : la diversité, c'est de la redondance, et la redondance, c'est de la résilience face à la panne suivante.
Mon verdict#
Aucune essence ne « gagnera » seule à +2 °C, et méfiez-vous de quiconque vous vend une espèce providentielle à planter partout. Les données de l'IGN montrent une forêt qui meurt plus vite qu'elle ne se régénère, avec un puits de carbone qui décroche au passage, comme le documente le décrochage du puits carbone des forêts françaises, un mouvement qu'on retrouve à l'échelle européenne. La migration assistée et la forêt mosaïque sont les paris les plus sérieux, à condition d'assumer qu'on avance en partie à l'aveugle : personne n'a le benchmark d'un arbre planté aujourd'hui et jugé en 2170.
Ce qui me frappe, c'est le décalage de tempo. La trajectoire de réchauffement de référence se lit par tranches de vingt-cinq ans, une plantation forestière se juge sur un siècle et demi, et l'épidémie de scolytes bascule d'une année sur l'autre. Trois horloges qui ne tournent pas à la même vitesse, sur le même terrain, avec le même enjeu. On a les capteurs pour mesurer la casse presque en temps réel. On n'a pas encore la certitude de planter juste. Reste à choisir vite quand même, parce que la sécheresse, elle, ne nous attendra pas.
Sources#
- IGN - Résultats 2025 de l'inventaire forestier national
- Ministère de l'Agriculture - Surfaces dépérissantes en forêt française (DSF)
- DRAAF Bourgogne-Franche-Comté - Épidémie de scolytes, mortalités d'épicéas 2025
- Ministère de la Transition écologique - Trajectoire de réchauffement de référence (TRACC)
- ONF - Projet Giono, la migration assistée des arbres
- ONF - Face au changement climatique, cap vers la forêt mosaïque
- Ministère de l'Agriculture - Fiche technique essences adaptées (chêne pubescent, pin maritime, cèdre de l'Atlas)
- actu-environnement - Indicateurs de gestion durable des forêts françaises





