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Niveau des mers : le budget qui a basculé en 2024

Niveau des mers : le budget qui a basculé en 2024

Par Thomas R.

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Thomas R.

Un chiffre unique et rond, c'est le format que livrent la plupart des pages généralistes quand on cherche à combien le niveau des mers monte chaque année. Un peu comme acheter un composant sur la seule foi du chiffre en gras de la fiche produit, sans regarder le détail des mesures qui le composent. Le problème, c'est que ce chiffre est un total, la somme de plusieurs postes qui n'ont ni le même poids ni la même histoire, et dont la part dominante a changé plusieurs fois au fil du temps.

Réponse courte : le niveau des mers augmente d'environ 3,1 à 3,8 mm par an selon la période et la source retenue, sous l'effet combiné de l'expansion thermique de l'océan et de la fonte des glaces. Sur 1993-présent, le WCRP chiffre l'expansion thermique à 42 % du budget. En 2024, la NASA a documenté une bascule exceptionnelle : l'expansion thermique est redevenue majoritaire le temps d'une année, à contre-courant de la tendance des deux dernières décennies.

Le budget du niveau des mers, poste par poste#

Un budget du niveau des mers, c'est une addition : la somme de l'expansion thermique de l'océan, de la fonte des glaciers de montagne, de la perte de masse des calottes du Groenland et de l'Antarctique, et des variations de stockage d'eau sur les continents. Le WCRP Global Sea Level Budget Group l'a démontré en 2018 dans Earth System Science Data : cette somme referme le budget observé par altimétrie à 0,3 mm/an près (1 sigma), l'incertitude résiduelle venant surtout du poste le plus difficile à mesurer, le stockage d'eau continentale, que ni le WCRP ni l'étude CNES/AVISO+ de 2023 ne parviennent à chiffrer avec précision.

Voici trois ventilations de ce budget, chacune calculée sur sa propre période. Elles ne se comparent pas terme à terme.

Période couverteSourceVentilation du budget
1993-présentWCRP Global Sea Level Budget Group (Copernicus ESSD, 2018)Expansion thermique 42 %, glaciers de montagne 21 %, calotte du Groenland 15 %, calotte antarctique 8 %
1901-2018GIEC AR6, chapitre 9 (synthèse Carbon Brief)Expansion thermique environ 40 %, fonte des glaciers environ 40 % (calottes comptées séparément)
2006-2018GIEC AR6, chapitre 9 (synthèse Carbon Brief)Calottes glaciaires (Groenland et Antarctique) : 27 % du changement total

Une troisième évaluation existe, publiée en 2026 dans Science Advances sur la période 1960-2023, avec une répartition en cinq postes. Je n'ai pas pu en vérifier les chiffres au mot près auprès de la source primaire, l'accès étant bloqué : je préfère ne pas les recopier plutôt que de citer un pourcentage que je n'ai pas lu moi-même.

Le rythme de la hausse s'accélère depuis un siècle#

Le taux de hausse n'est pas constant non plus, et c'est peut-être là que le budget raconte le plus. Le GIEC AR6, dans son résumé aux décideurs, retient trois paliers historiques, en confiance élevée :

PériodeTaux de hausseSource
1901-19711,3 mm/an [0,6 à 2,1]GIEC AR6, résumé aux décideurs
1971-20061,9 mm/an [0,8 à 2,9]GIEC AR6, résumé aux décideurs
2006-20183,7 mm/an [3,2 à 4,2]GIEC AR6, résumé aux décideurs
1993-présent3,1 +/- 0,3 mm/an, accélération 0,1 mm/an²WCRP, 2018
1993-20213,3 +/- 0,3 mm/an, accélération 0,12 +/- 0,05 mm/an² (90 % de confiance)CNES/AVISO+, 2023
Depuis 19993,64 +/- 0,25 mm/an, hausse cumulée 9,38 cm sur 26 ansCopernicus, indicateur mis à jour
2015-20253,82 +/- 0,5 mm/anCopernicus, indicateur mis à jour

À l'intérieur du palier 1971-2006, une décennie fait exception, et pour une raison qui n'a rien de climatique : selon une étude dirigée par la NASA sur les causes de la hausse depuis 1900, la construction de grands barrages, à son pic dans les années 1970, a immobilisé tant d'eau douce sur les continents qu'elle a quasiment stoppé la hausse du niveau des mers pendant cette décennie. Un artefact humain venu ralentir une courbe qu'on croit parfois purement physique.

2024, l'année où l'expansion thermique a repris la tête#

C'est l'épisode le plus récent, et le plus net. Selon la NASA, le niveau des mers a grimpé de 0,59 cm en 2024, contre 0,43 cm attendus, portant le rythme annuel à plus du double de celui de 1993, pour une hausse cumulée de 10 cm depuis 1993. Mais le total n'est pas le plus parlant. La ventilation, si : en 2024, deux tiers de la hausse venaient de l'expansion thermique, contre le schéma habituel de ces vingt dernières années, où deux tiers venaient de la fonte des glaciers et des calottes et un tiers seulement de l'expansion thermique.

La NASA le présente comme un épisode exceptionnel, sur une seule année, et pas comme un retournement de tendance confirmé. Je le répète parce que c'est le genre de nuance qui disparaît facilement d'un titre : une année ne fait pas une tendance, même quand l'écart est net. Est-ce que 2024 annonce un vrai basculement durable de la contribution dominante ? Honnêtement, une seule année ne suffit pas à trancher, et je ne vais pas prétendre le contraire.

Ce que les instruments ne disent pas tout seuls#

Chacun de ces chiffres sort d'un instrument, et chaque instrument a sa propre marge d'erreur. L'étude CNES/AVISO+ sur la stabilité de la mesure altimétrique le rappelle noir sur blanc : le taux de 3,3 mm/an sur 1993-2021 est donné avec une incertitude de +/- 0,3 mm/an, et son accélération avec +/- 0,05 mm/an², à 90 % de confiance. Je passe plus de temps à éplucher des fiches techniques de composants qu'à lire des rapports d'altimétrie satellite, mais quand une agence publie un chiffre rond sans la marge d'erreur qui va avec, ça déclenche le même réflexe que face à un fabricant qui annonce une performance sans préciser les conditions de test.

Derrière l'expansion thermique, il y a les flotteurs Argo qui sondent l'océan sous la surface pour mesurer la température en profondeur, la même chaleur que l'océan absorbe en excès et qui finit par dilater la colonne d'eau. Derrière la perte des calottes, il y a la gravimétrie satellite de la mission GRACE-FO, qui pèse littéralement la masse de glace du Groenland depuis l'orbite. Je consulte régulièrement l'indicateur Copernicus mis à jour, et ce qui frappe, c'est à quel point chaque poste du budget dépend d'un réseau de mesure différent, avec sa propre histoire technique et ses propres limites.

Verdict : un chiffre ne résume pas un budget#

Le niveau des mers monte, ça ne fait aucun doute, et le rythme s'accélère depuis un siècle, avec une nette rupture depuis 2006. Mais réduire ça à un seul chiffre, c'est jeter la partie la plus intéressante de l'information : la composition de ce chiffre a changé, et continuera de changer, en fonction de ce que fait l'océan d'un côté et les glaces de l'autre. 2024 le montre bien, avec une bascule que personne n'attendait sur une seule année.

Pour les littoraux français, cette hausse globale se traduit différemment selon les endroits, un sujet déjà détaillé ici pour les côtes menacées d'ici 2050. Mon avis, sans détour : la prochaine fois qu'un article vous donne un chiffre unique pour le niveau des mers, demandez-vous sur quelle période il est calculé et quelle part vient de quoi. Sans ça, c'est une spécification incomplète.

FAQ#

Quel est le rythme actuel de la hausse du niveau des mers ?#

Ça dépend de la période et de la source. Le WCRP donne 3,1 +/- 0,3 mm/an sur 1993-présent, le CNES/AVISO+ 3,3 +/- 0,3 mm/an sur 1993-2021, et l'indicateur Copernicus mis à jour 3,64 mm/an depuis 1999, avec une moyenne de 3,82 mm/an sur la dernière décennie 2015-2025.

Quelle est la part de l'expansion thermique dans la hausse du niveau des mers ?#

Sur 1993-présent, le WCRP la chiffre à 42 % du budget. Sur 1901-2018, le GIEC AR6 (synthèse Carbon Brief) l'estime à environ 40 %, avec la fonte des glaciers à un niveau comparable sur cette même période plus longue, les calottes étant comptées séparément. Les deux chiffres ne se comparent pas directement : les périodes diffèrent.

Pourquoi 2024 a-t-il été une année particulière pour le niveau des mers ?#

Selon la NASA, en 2024, deux tiers de la hausse venaient de l'expansion thermique, l'inverse du schéma habituel des vingt dernières années où deux tiers venaient de la fonte des glaces. La NASA présente cet épisode comme exceptionnel, sur une seule année, pas comme une nouvelle tendance confirmée.

Qu'est-ce que le budget du niveau des mers ?#

C'est la somme de toutes les composantes qui font monter ou baisser le niveau marin : expansion thermique de l'océan, fonte des glaciers de montagne, perte de masse des calottes du Groenland et de l'Antarctique, et variations du stockage d'eau sur les continents. Le WCRP a démontré que cette somme referme le niveau observé à 0,3 mm/an près.

Le niveau des mers monte-t-il partout au même rythme ?#

Non. Selon la NOAA, le niveau global sert de moyenne, mais le niveau ressenti localement varie selon le tassement du sol, l'érosion et les courants régionaux. Aux États-Unis, seules l'Alaska et certaines zones du Pacific Northwest voient un niveau relatif en baisse.

Sources#

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