Treize ans après qu'une étude relayée par des chercheurs du CSIRO associait la baisse des pluies dans le sud-est australien à un mécanisme océanique méconnu, le dipôle de l'océan Indien reste largement dans l'ombre de son cousin médiatique, El Niño. Pourtant les bulletins de suivi de cet été 2026 racontent une bascule nette : un indice repassé en territoire positif fin juillet, après des mois de valeurs négatives. Ce serait trop simple d'en tirer une conclusion définitive sur la saison à venir. Le mécanisme qui produit cette bascule, lui, ne change pas d'une année sur l'autre.
Le dipôle de l'océan Indien (IOD) désigne l'oscillation irrégulière des températures de surface entre l'ouest et l'est de l'océan Indien tropical. Une phase positive, définie par un indice DMI supérieur à +0,4 °C pendant au moins trois mois consécutifs, tend à intensifier la mousson indienne et à assécher l'Indonésie et l'Australie, où elle accroît le risque de feux de brousse.
Qu'est-ce que le dipôle de l'océan Indien, concrètement ?#
Le principe tient en une phrase, mais il faut la déplier. Quand les eaux de surface près de Java et Sumatra deviennent anormalement froides pendant que celles de l'ouest de l'océan Indien tropical se réchauffent, on parle de phase positive du dipôle. La configuration inverse, eaux plus chaudes à l'est et plus froides à l'ouest, définit la phase négative.
Le calcul repose sur deux boîtes océaniques précises, définies de façon identique par deux organismes de mesure indépendants, le JAMSTEC japonais et le NOAA PSL américain : une boîte ouest entre 50°E et 70°E, 10°S et 10°N, et une boîte est entre 90°E et 110°E, 10°S et 0°N. La différence de température de surface entre les deux boîtes donne l'indice DMI (Dipole Mode Index). Cette mesure de surface se distingue des relevés de profondeur que fournissent les flotteurs Argo, un autre pan de l'instrumentation océanique du climat. Une étude parue en 2025 dans Scientific Reports fixe le seuil opérationnel à plus ou moins 0,4 °C, avec une condition de durée : la moyenne mensuelle du DMI doit dépasser ce seuil pendant au moins trois mois consécutifs pour qu'un événement soit considéré comme confirmé. En dessous de cette durée, on parle d'un signal transitoire, pas d'un épisode.
Le mécanisme physique porte un nom, l'effet Bjerknes : en phase positive, des vents anormaux soufflent du sud-est vers le nord-ouest près de l'Indonésie, ce qui fait remonter en surface une eau plus froide près de Java et Sumatra. Ce processus s'auto-entretient tant que le gradient de température persiste. Ce basculement régional ne doit pas être confondu avec la circulation thermohaline, ce tapis roulant océanique qui redistribue la chaleur à l'échelle du globe et dont l'AMOC nord-atlantique est la branche la plus surveillée : le dipôle agit sur une échelle régionale et saisonnière, la circulation thermohaline sur une échelle globale et pluriannuelle.
C'est là que la nuance compte le plus, et où je dois avouer une certaine prudence. Une étude de Chakraborty et Singhai, publiée en 2021 dans Scientific Reports, mesure qu'un dipôle en phase positive tend à intensifier les pluies de mousson en Inde, par un mécanisme de convergence anormale sur le golfe du Bengale et un transport d'humidité accru depuis le sud-est de l'océan Indien.
Mais l'étude elle-même pose une réserve statistique que peu d'articles reprennent : la différence de flux net d'humidité entre les années à dipôle positif et les années à dipôle négatif n'est pas statistiquement significative sur l'échantillon étudié. Autrement dit, la tendance existe dans les moyennes, mais elle ne franchit pas le seuil de robustesse qu'un statisticien exigerait avant de parler d'un effet établi. Cette nuance me met mal à l'aise à chaque fois que je la relis : on cite volontiers « le dipôle intensifie la mousson » en une phrase, rarement la réserve qui l'accompagne. Je préfère l'écrire aussi platement que la source la formule : un effet probable, pas un effet garanti.
Ce lien mécanique éclaire un cas concret récent. Le bilan de la mousson indienne 2026 que nous avons publié en mai décrivait une saison prévue sous la normale, tirée vers le bas par un El Niño en formation. Ce bilan-là est un instantané d'une saison ; l'article que vous lisez explique le mécanisme qui, sur d'autres années, joue en sens inverse. Le dipôle n'est d'ailleurs pas El Niño : les deux phénomènes se déclenchent souvent ensemble (un El Niño tend à provoquer un dipôle positif, une La Niña un dipôle négatif), mais un dipôle extrême peut aussi survenir sans aucun des deux. Il ne faut pas non plus le confondre avec l'oscillation de Madden-Julian, un signal atmosphérique à l'échelle de quelques semaines qui module l'activité pluvieuse tropicale indépendamment du dipôle, même si les deux interagissent selon plusieurs synthèses académiques croisées.
Quel est l'effet du dipôle sur la sécheresse en Australie ?#
En phase positive, l'Indonésie et l'Australie tendent à devenir plus sèches que la normale, ce qui accroît le risque de feux de brousse, tandis que l'Afrique de l'Est devient plus humide. C'est le versant le mieux documenté du phénomène, celui qui a fini par lui donner une notoriété locale en Australie.
Deux nuances méritent d'être conservées, et je les garde volontairement au conditionnel plutôt qu'à l'affirmatif. La première porte sur le sud-est australien : selon une étude du CSIRO datée de 2013, le dipôle positif est associé à une baisse des pluies et une hausse des températures dans cette région, une attribution qui reste celle d'un article de vulgarisation relayant une étude publiée dans Nature Geoscience, pas une causalité absolue démontrée à chaque occurrence. La seconde porte sur les feux de brousse dévastateurs de 2019-2020 : des chercheurs de l'Australian National University les ont attribués partiellement, et seulement partiellement, à l'épisode de dipôle positif extrême qui s'est déroulé dans la seconde moitié de 2019. Ce mot, « partiellement », n'est pas un détail stylistique. Il rappelle qu'une saison de feux résulte toujours d'un faisceau de facteurs, pas d'un interrupteur océanique unique.
Il existe, dans la littérature récente, une estimation chiffrée de la hausse du risque de feux attribuable au dipôle sous changement climatique anthropique. Je ne la reprends pas ici : l'article qui la porte est resté derrière un mur payant au moment où j'écris, et je n'ai pas pu en vérifier le chiffre de première main. Un chiffre invérifiable ne vaut pas d'être cité, si frappant soit-il.
Où en est l'indice du dipôle à l'été 2026 ?#
Tout ce qui précède vaut quelle que soit l'année. Ce qui suit, non : les valeurs ci-dessous décrivent l'état de l'indice à des dates précises de 2026, et elles vieilliront.
Le communiqué de l'India Meteorological Department du 13 avril 2026 décrivait des conditions neutres sur l'océan Indien à cette date, avec un développement vers la phase positive attendu en fin de saison de mousson. Les données publiées le 20 juillet 2026 par le Climate Prediction Center, portant sur le mois de juin 2026, donnaient un DMI observé à -0,46 °C, en phase négative franche. Puis, selon Weatherzone, l'indice hebdomadaire a franchi les +0,44 °C sur les sept jours se terminant le 26 juillet 2026, un premier passage au-dessus du seuil positif depuis mars 2026. En l'espace de quelques semaines, l'indice est donc passé d'une phase négative marquée à un franchissement du seuil positif, sans qu'on puisse encore dire, à la date de cet article, si la condition de durée de trois mois consécutifs sera remplie.
Reportés sur un graphique, ces trois points ne dessinent pas la bascule progressive qu'on pourrait attendre. Le saut est brutal. Entre juin et la dernière semaine de juillet, c'est presque un aller-retour de phase en un mois et demi. C'est le genre de mouvement qui rend les prévisions saisonnières difficiles à formuler avec assurance, et qui explique pourquoi les agences de prévision raisonnent en probabilités plutôt qu'en certitudes.
Quelles sont les probabilités pour les prochains mois ?#
L'International Research Institute for Climate and Society (IRI) publie, à partir d'une initialisation de juillet 2026, des probabilités mensuelles de phase positive du dipôle qui donnent une idée de la trajectoire attendue plutôt que d'un verdict figé.
| Période | Probabilité de phase positive |
|---|---|
| Juillet 2026 | environ 6 % |
| Août 2026 | environ 68 % |
| Septembre à novembre 2026 | supérieure à 80 % |
| Décembre 2026 | 70 % |
| Janvier 2027 | 54 % |
Ce qui me frappe dans ces probabilités, ce n'est pas le pic de fin d'année : c'est la chute entre novembre et janvier, de plus de 80 % à 54 % en deux mois. Le signal se dissipe presque aussi vite qu'il est monté, ce qui, encore une fois, invite à ne pas parler d'une saison entièrement « sous dipôle positif » mais d'une fenêtre resserrée sur l'automne austral et l'hiver boréal.
Cette dynamique s'articule avec la prévision saisonnière de mousson que l'IMD a publiée le 13 avril 2026 : une pluviométrie attendue à 92 % de la moyenne longue période (LPA), avec une marge d'erreur de plus ou moins 5 %, la LPA de référence 1971-2020 étant fixée à 87 cm de cumul national. Le même communiqué détaille une répartition par catégorie où l'écart avec la climatologie de référence saute aux yeux :
| Catégorie de pluie | Probabilité 2026 | Climatologie |
|---|---|---|
| Déficiente | 35 % | 16 % |
| En dessous de la normale | 31 % | 17 % |
| Normale | 27 % | 33 % |
| Au-dessus de la normale | 6 % | 16 % |
| Excédentaire | 1 % | 17 % |
La probabilité d'une mousson déficiente ou sous la normale, prise ensemble, atteint 66 %, contre 33 % en climatologie de référence. Ce déséquilibre-là dit, mieux qu'un chiffre unique de 92 %, à quel point la distribution s'est déplacée vers le bas.
FAQ#
Qu'est-ce que l'indice DMI et comment se calcule-t-il ?#
Le DMI (Dipole Mode Index) mesure la différence de température de surface entre deux boîtes océaniques : une à l'ouest de l'océan Indien tropical (50°E-70°E, 10°S-10°N) et une au sud-est (90°E-110°E, 10°S-0°N). Les organismes JAMSTEC et NOAA PSL définissent ces coordonnées de façon identique. La formule mathématique exacte du calcul n'est pas publiée en détail sur les pages consultées.
Quel est le seuil pour parler de phase positive ou négative ?#
Une étude peer-reviewed parue en 2025 dans Scientific Reports fixe le seuil à plus ou moins 0,4 °C. Il faut en plus que la moyenne mensuelle du DMI dépasse ce seuil pendant au moins trois mois consécutifs pour qu'un événement soit considéré comme confirmé, et non comme un simple signal transitoire.
Le dipôle de l'océan Indien est-il lié à El Niño ?#
Les deux phénomènes interagissent sans se confondre. Un El Niño tend à déclencher un dipôle positif, une La Niña un dipôle négatif. Mais un dipôle extrême peut aussi apparaître en l'absence de tout épisode El Niño ou La Niña, ce qui en fait un signal océanique distinct de l'ENSO, pas une simple conséquence.
Le dipôle cause-t-il systématiquement des sécheresses en Australie ?#
En phase positive, l'Australie tend à devenir plus sèche, ce qui accroît le risque de feux de brousse. Mais les attributions restent nuancées : la baisse des pluies dans le sud-est australien documentée par le CSIRO en 2013 est une association statistique, et les feux de 2019-2020 n'ont été attribués que partiellement au dipôle positif extrême de la même année, jamais comme cause unique.
Où en est l'indice du dipôle actuellement ?#
Après une phase négative de -0,46 °C en juin 2026, valeur publiée par le Climate Prediction Center, l'indice hebdomadaire a franchi, selon Weatherzone, les +0,44 °C sur la semaine se terminant le 26 juillet 2026 : un premier passage au-dessus du seuil positif depuis mars 2026. Les probabilités de l'IRI donnent une phase positive supérieure à 80 % entre septembre et novembre 2026, avant un recul à 54 % en janvier 2027.
Sources#
- NOAA Climate.gov, Meet ENSO's neighbor : the Indian Ocean Dipole
- JAMSTEC, Dipole Mode Index
- NOAA PSL, Dipole Mode Index time series
- Scientific Reports, seuil et critère de durée du DMI, 2025
- Chakraborty et Singhai, Scientific Reports, effet du dipôle sur la mousson indienne, 2021
- NOAA Climate Prediction Center, suivi de l'océan Indien
- IRI, prévisions climatiques ENSO et dipôle
- India Meteorological Department, prévision de mousson 2026, 13 avril 2026
- Weatherzone, un dipôle positif pourrait se développer
- The Conversation, l'océan Indien lié aux feux de brousse et à la sécheresse en Australie
- Australian National University, un phénomène naturel rare aggrave la sécheresse australienne






Comment le dipôle influence-t-il la mousson indienne ?#