L'Amazonie brésilienne entre dans sa saison sèche annuelle. Sur le papier, c'est un cycle normal : précipitations qui chutent de juin à octobre, fleuves qui descendent, forêts qui passent en stress hydrique modéré. En conditions réelles, ce qui s'ouvre en 2026 ressemble plus à un test de résilience d'un système qu'à un cycle ordinaire.
Mon verdict après lecture des données INPE, des publications Nature Communications, et des stations hydrologiques brésiliennes : la saison sèche 2026 démarre sur une biosphère déjà bien entamée par les sécheresses des trois années précédentes, avec des indicateurs hydrologiques qui n'avaient jamais été aussi bas dans l'historique de mesure.
Les chiffres bruts : où en est l'Amazonie début juin 2026#
Premier indicateur, le débit du Rio Negro à Manaus. Mesuré quotidiennement par l'Agência Nacional de Águas (ANA), le débit moyen historique (1976-2020) sur le mois de juin tourne autour de 33 000 m³/s. En juin 2024 et 2025, le débit avait chuté à 15 000-18 000 m³/s, soit une baisse d'environ 50 %. Pour début juin 2026, les premiers relevés indiquent un débit dans la fourchette 21 000-24 000 m³/s. Mieux qu'en 2024 et 2025, mais toujours nettement inférieur à la médiane historique.
Deuxième indicateur, la pluviométrie d'avant-saison sèche. L'INMET (Instituto Nacional de Meteorologia) publie les anomalies de précipitations par État. Pour Amazonas, Acre et Roraima sur janvier-mai 2026, les cumuls sont à -15 à -25 % par rapport à la normale 1991-2020. C'est une zone qui aborde la saison sèche avec un déficit hydrique déjà installé.
Troisième indicateur, l'humidité des sols et de la canopée. Les données SMAP (Soil Moisture Active Passive de la NASA) et MODIS (NASA Aqua/Terra) montrent une humidité de canopée en dessous de la médiane sur 70 % de l'Amazonie brésilienne fin mai 2026. Concrètement, les arbres entrent dans la saison sèche avec moins de réserve hydrique disponible que d'habitude.
Quatrième indicateur, le risque d'incendies. Les données du programme Queimadas de l'INPE comptaient 41 000 foyers sur l'année 2023 (année record post-2007), 28 000 sur 2024, 19 000 sur 2025. La courbe descend, mais part de très haut. Les prévisions opérationnelles INPE pour juillet-septembre 2026 anticipent un niveau intermédiaire entre 2024 et 2025, soit 22 000-26 000 foyers sur la période.
La déforestation : la baisse continue, mais le compte n'y est pas#
Sur le front de la déforestation cumulée, le bilan PRODES (système de mesure de la déforestation annuel par satellite) montre une baisse continue depuis le pic 2022. Les données pour la période août 2024 - juillet 2025 indiquent une réduction de 11 % de la surface déforestée par rapport à la période précédente, soit la quatrième baisse consécutive depuis le retour de Lula au pouvoir.
Pour donner des ordres de grandeur : 11 568 km² déforestés en août 2021-juillet 2022 (pic du dernier cycle), 11 594 km² en 2022-2023, 9 064 km² en 2023-2024, environ 8 000 km² en 2024-2025. La trajectoire est nette mais le niveau absolu reste considérable. À titre de comparaison, l'Amazonie a perdu en surface équivalente à un département français entier sur 2024-2025.
Plus inquiétant : cette baisse de la déforestation directe ne compense pas la perte indirecte par dégradation. La dégradation forestière (perte partielle de canopée sans déforestation totale) progresse plus vite que la déforestation classique : feux de surface, surexploitation sélective, fragmentation par les routes et les infrastructures. Le système DETER de l'INPE estime que pour 1 hectare de déforestation classique, 1,5 à 2 hectares supplémentaires sont dégradés sans en être comptabilisés.
L'effet de bascule : ce que l'étude Nature Communications a confirmé#
Une étude publiée dans Nature Communications en début 2026 a documenté pour la première fois quantitativement le lien direct entre la déforestation cumulée et la sécheresse régionale. Sur 40 ans de données satellitaires, les chercheurs ont mesuré que la perte de couverture forestière entraîne une réduction des précipitations annuelles de 8 à 11 % sur le bassin sud de l'Amazonie, là où la pression agricole est la plus forte.
Le mécanisme est connu mais sa quantification est nouvelle. L'Amazonie produit ses propres pluies par évapotranspiration : les arbres absorbent l'eau du sol, la rejettent dans l'atmosphère sous forme de vapeur, qui se condense et retombe en précipitations. Cette boucle hydrologique alimente non seulement la forêt elle-même mais aussi les régions voisines (le sud du Brésil, l'Argentine, le nord du Chili) via les "rivières volantes" (flying rivers), courants atmosphériques qui transportent l'humidité sur des milliers de kilomètres.
Quand on coupe une parcelle de forêt, on coupe localement cette pompe biologique. À grande échelle, on déstabilise la mécanique entière. Les modèles climatiques classiques sous-estiment cet effet d'environ 50 % selon les auteurs de l'étude, ce qui implique que les projections du GIEC pour l'Amazonie sont probablement trop optimistes.
Pour rester concret, les économistes brésiliens chiffrent désormais l'impact en milliards de dollars : agriculture brésilienne (notamment la production de soja dans le Mato Grosso et le Pará) en stress hydrique chronique, capacité hydroélectrique des barrages (Belo Monte, Santo Antônio, Jirau) en baisse de 15-20 % sur 2024-2025 par rapport à la décennie précédente.
Manaus, Iquitos, Tabatinga : les villes qui paient cash#
Sur le terrain, les conséquences sont visibles. Manaus, capitale de l'État brésilien d'Amazonas (2,2 millions d'habitants), a connu en 2024 un rationnement de l'eau potable de 38 jours consécutifs au pic de la sécheresse précédente. Ce n'était pas arrivé depuis le début des relevés systématiques en 1903. La distribution était limitée à quelques heures par jour dans plusieurs quartiers.
Le port de Manaus, normalement à -20 m de profondeur en aval immédiat, est passé à -3 m en octobre 2024. Les bateaux de transport amazonien (carga, ferry pour passagers, bateaux médicaux) ont dû interrompre leurs liaisons sur certaines branches. Plusieurs villages indigènes isolés (Yanomami notamment) ont été coupés de l'approvisionnement médical pendant plusieurs semaines.
Côté péruvien et colombien, la situation à Iquitos et Tabatinga sur le fleuve Amazone a suivi un schéma comparable. Le débit de l'Amazone à Iquitos a atteint en octobre 2024 son minimum historique sur 122 ans de mesure.
À l'orée de la saison sèche 2026, les autorités brésiliennes ont déjà déclenché des plans préventifs : pré-positionnement de réservoirs d'eau dans les villages indigènes, mise en place de routes terrestres alternatives, suivi quotidien des hauteurs d'eau, plans d'urgence pour le ravitaillement de Manaus en cas de récidive.
Les prévisions ENSO et leur impact#
L'oscillation El Niño / La Niña conditionne fortement la sécheresse amazonienne. Les sécheresses extrêmes 2023-2025 avaient coïncidé avec un épisode El Niño puissant qui s'est étendu de mai 2023 à mai 2024. Les modèles ENSO de NOAA et JMA prévoient pour 2026 une phase neutre à légèrement La Niña.
En conditions normales, une phase La Niña est favorable à des précipitations supérieures à la moyenne sur l'Amazonie. C'est l'argument optimiste : la saison sèche 2026 pourrait être moins sévère que les trois précédentes. C'est aussi le bémol : la déforestation cumulée a probablement réduit la résilience du système aux conditions favorables. L'ENSO favorable ne compense pas mécaniquement la perte de capacité d'évapotranspiration des zones déforestées.
Les prévisions saisonnières d'INMET pour juin-août 2026 anticipent des précipitations légèrement inférieures à la normale sur le centre-ouest de l'Amazonie, et proches de la normale sur le nord. Pas de signal de crise extrême attendu, mais pas de retour à des conditions confortables.
Le matériel d'observation derrière les chiffres#
Pour les lecteurs intéressés par la chaîne d'instruments derrière ces données, quelques précisions techniques. Les mesures de débit fluvial sont assurées par l'ANA via un réseau de stations hydrologiques équipées de capteurs de hauteur d'eau Vega Puls 64 et de ADCP (Acoustic Doppler Current Profilers) Teledyne RD Instruments pour les profils de courant.
Les données satellitaires PRODES utilisent l'imagerie Landsat-8 et Landsat-9 (USGS) ainsi que Sentinel-2 (ESA Copernicus) pour la couverture mensuelle à 10-30 m de résolution. DETER utilise des données AWiFS de l'IRS-ResourceSat-2 (Inde) et MODIS pour des alertes journalières à plus basse résolution.
Les mesures d'humidité de sol SMAP fonctionnent en bande L (1,4 GHz) avec une résolution native de 36 km, dégradée à 9 km par algorithmes de désaggrégation. C'est l'un des rares instruments capables de pénétrer la canopée tropicale.
Pour qui veut suivre la situation en direct, plusieurs portails ouverts donnent accès aux données : TerraBrasilis pour la déforestation (http://terrabrasilis.dpi.inpe.br/), Sistema Nacional de Informações sobre Recursos Hídricos pour les niveaux des fleuves, NASA Worldview pour l'imagerie quasi-temps réel.
Mon verdict pour la saison sèche qui s'ouvre#
Les conditions de départ 2026 sont moins défavorables que 2024 et 2025 grâce à la transition ENSO. Reste que l'Amazonie aborde sa saison sèche avec un état hydrologique encore convalescent, et avec une fragilité structurelle accumulée par des années de déforestation et de dégradation.
À surveiller sur juin-octobre 2026 : la résistance des grands barrages hydroélectriques (Belo Monte et Tucuruí), l'évolution du débit de l'Amazone à Manaus et Iquitos, le nombre de foyers d'incendies par mois (juillet-septembre sont historiquement les pics), et la pluviométrie sur le Mato Grosso (zone agricole stratégique).
Pour qui suit le climat : c'est probablement l'une des années les plus instructives pour observer comment un système biophysique grand comme deux fois et demi l'Inde réagit à une combinaison ENSO favorable et de stress cumulé. La résilience du système se mesure à sa capacité à utiliser des conditions favorables pour récupérer. Les prochains mois nous dirons si l'Amazonie passe ce test ou si la dégradation cumulée empêche le rebond.
Sources#
- L'Amazonie s'assèche : un basculement climatique irréversible, Green et Vert
- Sécheresse en Amazonie : l'impact ignoré de la déforestation, L'Énergeek
- Brésil : la déforestation a chuté de 11 % sur un an, Franceinfo
- L'Amazonie continue de suffoquer, Novethic
- Sécheresse Amazonie au bord de l'effondrement, Socialmag
- INPE TerraBrasilis (données déforestation officielles)
- NASA Worldview : imagerie satellite temps réel





