Pendant des années, le seuil de bascule de l'Amazonie a été présenté comme une affaire de longue échéance, calée sur des réchauffements supérieurs à 3 °C et des taux de déforestation au-delà de 40 %. Une étude publiée le 6 mai 2026 dans Nature, "Deforestation-induced drying lowers Amazon climate threshold", rebat les cartes. Premier auteur : Nico Wunderling, du Potsdam Institute for Climate Impact Research (PIK). Co-auteurs : Boris Sakschewski (PIK), Arie Staal (Utrecht University), Johan Rockström (PIK), Bernardo M. Flores (UFSC, Brésil), Marina Hirota (UFSC), parmi d'autres. Le résultat tient en une phrase : si la déforestation atteint 22 à 28 % et le réchauffement mondial 1,5 à 1,9 °C, ce sont 62 à 77 % de la forêt amazonienne qui basculent en savane ou forêt dégradée. La fenêtre s'ouvre dès les années 2040.
Nous sommes actuellement à 17-18 % de déforestation cumulée, et les 1,5 °C devraient être franchis vers 2030 d'après l'OMM. Autant dire que le seuil n'est plus une hypothèse de fin de siècle.
Ce que l'étude calcule, et comment#
L'équipe Wunderling a couplé un modèle climatique de circulation générale, un modèle de végétation dynamique (LPJmL) et une analyse de réseau du transport atmosphérique d'humidité. L'approche permet de simuler simultanément deux choses que les études précédentes traitaient séparément : la perte de couvert forestier directement liée aux tronçonneuses, et la dégradation indirecte provoquée par l'assèchement atmosphérique qui s'ensuit. La forêt amazonienne recycle son propre régime de pluies via l'évapotranspiration : couper un bout au sud-est, c'est priver d'humidité un bout au nord-ouest, à des milliers de kilomètres.
Sans déforestation supplémentaire, le seuil de réchauffement seul qui ferait basculer une part significative de l'Amazonie se situe entre 3,7 et 4,0 °C. Avec une déforestation portée à 22-28 %, ce seuil tombe à 1,5-1,9 °C. La nuance est radicale. Wunderling le formule sans détour dans le communiqué du PIK : "La déforestation rend l'Amazonie bien moins résiliente que ce que nous anticipions. Elle assèche l'atmosphère et affaiblit la capacité de la forêt à générer ses propres précipitations."
Le chiffre "62 à 77 %" ne désigne pas un effondrement instantané. Il qualifie la fraction du biome qui basculerait en savane ou en forêt dégradée sur une trajectoire de plusieurs décennies après franchissement du seuil. Une bascule lente, mais à ce stade essentiellement irréversible à l'échelle humaine.
Pourquoi le seuil s'effondre#
Le mécanisme physique se décompose en trois étages.
D'abord, la déforestation directe réduit la surface évapotranspirante. Une forêt amazonienne mature renvoie dans l'atmosphère, par évaporation et transpiration des arbres, jusqu'à 50 % de l'eau qu'elle reçoit en pluies. Une zone défrichée pour le soja ou la pâture renvoie une fraction marginale. Moins d'évapotranspiration égale moins de vapeur d'eau dans la colonne atmosphérique, donc moins de pluies en aval.
Ensuite, la déforestation modifie la longueur de la saison sèche. Carlos Nobre, qui n'est pas co-auteur de l'étude mais a documenté ce mécanisme depuis vingt ans, l'avait quantifié dès 2018 : l'arc de déforestation au sud-est de l'Amazonie a déjà gagné trois à quatre semaines de saison sèche supplémentaires par rapport aux décennies 1970-1980. Or au-delà d'un certain seuil de durée, la régénération forestière devient impossible et le biome bascule sur un régime de savane.
Enfin, le réchauffement global ajoute son propre stress hydrique. Une atmosphère plus chaude tire davantage d'eau du sol et de la canopée, ce qui aggrave les effets de toute sécheresse. C'est l'addition des deux forçages, plus l'interaction non linéaire entre eux, qui fait s'effondrer le seuil. L'étude le montre : ce n'est pas 1,5 °C qui suffit, ce n'est pas 22 % qui suffit, c'est la combinaison.
J'ajoute une remarque méthodologique honnête : le couplage d'un modèle climatique avec un modèle de végétation et une analyse de transport d'humidité reste un exercice lourd, sensible aux paramétrisations. Les bornes "22-28 %" et "1,5-1,9 °C" ne sont pas des seuils nets mais des intervalles d'incertitude. Ce qui tient solidement, c'est l'effondrement du seuil global, pas le centième de degré.
Une géographie qui n'est pas uniforme#
La bascule ne s'opérerait pas de manière homogène. Le sud-est et l'est de l'Amazonie (États brésiliens du Pará, Mato Grosso, Rondônia, Maranhão) sont les zones où l'arc de déforestation a déjà mangé les marges de la forêt. C'est là que la saison sèche s'est allongée le plus vite, et c'est là que la bascule commencerait. Le nord-ouest (Colombie, Pérou, ouest de l'Amazonas brésilien) reste plus humide, mais l'étude documente précisément l'effet en cascade : couper l'humidité en amont du transport atmosphérique, et le nord-ouest se met à payer aussi, avec retard.
Arie Staal, co-auteur à Utrecht, résume cette logique : interrompre le transport d'humidité dans une zone de l'Amazonie peut déclencher des sécheresses à des milliers de kilomètres de distance. Le biome fonctionne comme un réseau, pas comme une mosaïque d'États indépendants.
Le point de comparaison avec Flores 2024#
L'étude Wunderling 2026 prolonge un travail antérieur, paru en février 2024 dans Nature également, signé Bernardo M. Flores, Encarni Montoya, Marina Hirota et al. : "Critical transitions in the Amazon forest system". Ce papier de 2024 estimait que 10 à 47 % de la forêt deviendrait vulnérable à des transitions locales irréversibles d'ici 2050, selon les scénarios de stress combinés (chaleur, sécheresses, déforestation, feux).
L'étude 2026 va un cran plus loin en faisant ce que Flores et al. n'avaient pas fait : quantifier explicitement, à l'échelle de tout le biome, l'abaissement du seuil de réchauffement provoqué par la déforestation. C'est ce qui justifie la publication distincte, et c'est aussi pourquoi Flores et Hirota apparaissent en co-auteurs sur le papier 2026. Il y a continuité scientifique, pas redondance.
À ne pas confondre non plus avec l'étude Nature Communications de septembre 2025 (Sakschewski et al.) qui décrivait l'interaction climat-déforestation à un niveau plus régional. Le papier 2026 unifie ces approches.
Ce que change cette publication pour la politique climat#
Premier point : la borne basse "1,5 °C" tombe précisément dans la fenêtre que les accords de Paris cherchent à ne pas dépasser. Or les trajectoires actuelles d'émissions placent le monde, au mieux, sur 2,5 à 2,9 °C de réchauffement à fin de siècle selon le dernier Emissions Gap Report du PNUE. Si on accepte le verdict de Wunderling et al., la combinaison "trajectoire actuelle + déforestation Amazonie poursuivie au rythme historique" rend la bascule quasi inévitable dans les deux décennies à venir.
Deuxième point : la marge de manœuvre se joue côté Amazonie elle-même. Stopper net la déforestation et restaurer 24 millions d'hectares (chiffre repris par l'étude comme cible plancher de restauration utile) reculerait le seuil global du biome de plusieurs dixièmes de degré. C'est l'une des rares actions locales qui paie immédiatement en climat global. Le Brésil sous Lula a obtenu une baisse de la déforestation : l'INPE PRODES rapporte 5 796 km² défrichés sur les douze mois clos en juillet 2025, plus bas niveau en onze ans. La période août 2025 - janvier 2026 confirme la tendance avec 1 325 km² (contre 2 050 km² un an plus tôt). C'est une bonne nouvelle structurelle, qui doit se poursuivre, et qui doit s'étendre à la Bolivie et à la Colombie où la dynamique reste hostile.
Troisième point : la dimension carbone. Carlos Nobre l'avait formulée dès 2024 dans Yale e360, et l'étude 2026 la renforce. L'Amazonie absorbe encore 1 à 2 milliards de tonnes de CO₂ par an. Déforestation et feux en relâchent déjà 500 à 700 millions de tonnes par an. Une bascule en savane fait basculer le bilan : la forêt cesse d'être un puits net pour devenir une source nette. Selon Nobre : "Dans les vingt à trente ans qui viennent, l'Amazonie deviendra uniquement une source de carbone" si la trajectoire actuelle se prolonge. Ajouter 100 à 200 gigatonnes de CO₂ au bilan mondial sur quelques décennies bouleverserait tous les budgets carbone restants, déjà très tendus pour rester sous 1,5 °C, comme le détaille le bilan du budget carbone 2026.
Pourquoi 2040 n'est pas une date arbitraire#
L'horizon "2040s" tient à deux convergences temporelles. Premièrement, les modèles climatiques placent le franchissement durable des 1,5 °C autour de 2030, et celui des 1,9 °C autour de 2040-2045 selon les scénarios SSP2-4.5 et SSP3-7.0 du GIEC. Deuxièmement, au rythme actuel pré-Lula (12 000 à 18 000 km² défrichés par an), l'Amazonie atteignait les 22-25 % de déforestation cumulée vers 2035-2040. Le ralentissement brésilien repousse cette borne, mais ne l'élimine pas si la Bolivie et la Colombie compensent à la hausse, et si un retour de l'extrême droite au pouvoir au Brésil rouvrait le robinet (scénario qui n'est ni hypothétique ni distant).
L'étude prend explicitement ces convergences pour cible. C'est ce qui transforme un calcul de seuil en alerte calendaire.
Ce qui reste à interroger#
L'étude couvre l'Amazonie dans son ensemble. Elle ne tranche pas sur ce qui se passerait au-delà du seuil : la transition en savane est-elle complètement irréversible à l'échelle de quelques siècles, ou la forêt pourrait-elle repartir si le forçage se relâche ? Les paléoclimatologues penchent plutôt vers la première hypothèse, car des bascules similaires identifiées au Pléistocène ont mis des dizaines de millénaires à se reverser. Mais sur cette question précise, l'étude renvoie à des travaux futurs.
Autre point ouvert : la quantification précise des effets de cascade sur les pluies en aval, en Argentine, au Paraguay et en Uruguay. Nobre estimait dans Yale e360 une baisse possible de 15-20 % des précipitations dans ces zones en cas de basculement majeur. C'est un ordre de grandeur, pas une prévision validée par modèle multi-membres.
Enfin, la question de l'interaction avec d'autres tipping points du système Terre. La bascule amazonienne n'arrive pas isolée. Elle intervient en parallèle de la fragilisation de la banquise antarctique, du ralentissement de l'AMOC, et de la perte accélérée de glace au Groenland. Le risque combiné, c'est l'amplification mutuelle. Wunderling et son groupe au PIK travaillent précisément sur cette cartographie des points de bascule en interaction. Le papier 2026 sur l'Amazonie en est un des modules.
Le verdict#
Si on devait retenir un chiffre, c'est celui-ci : 1,9 °C combinés à 28 % de déforestation suffisent pour basculer plus des deux tiers de la forêt amazonienne en savane. Ce sont des seuils que la trajectoire actuelle, climat comme déforestation, met à portée de la décennie 2040.
Johan Rockström, co-auteur et directeur du PIK, l'avait posé sèchement dans son discours d'avril 2026 à Berlin sur les tipping points : "Nous ne sommes plus dans le calcul de probabilités lointaines, nous sommes dans la prévention d'une bascule rapprochée." Le papier de mai 2026 lui donne le détail chiffré qui manquait.
Sources#
- Wunderling et al., "Deforestation-induced drying lowers Amazon climate threshold", Nature, 6 mai 2026
- Mongabay, "Deforestation and warming could push Amazon to tipping point by 2040s", 8 mai 2026
- PIK Potsdam, "Deforestation lowers threshold for Amazon degradation to below 2°C warming", 6 mai 2026
- Carbon Brief, DeBriefed 8 mai 2026 (couverture étude Amazon tipping point)
- Yale e360, "Will Deforestation and Warming Push the Amazon to a Tipping Point ?", entretien Carlos Nobre
- Mongabay, "Amazon deforestation on pace to be the lowest on record, says Brazil", 17 février 2026
- Flores et al., "Critical transitions in the Amazon forest system", Nature, février 2024





