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Manger moins de viande : un vrai levier climatique ?

Manger moins de viande : un vrai levier climatique ?

Par Julien P.

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Julien P.

Il y a une génération à peine, dire que l'on mangeait moins de viande pour le climat aurait fait lever un sourcil à table, quand ce n'était pas franchement sourire. Le geste relevait de la conviction morale ou de la lubie, rarement du raisonnement chiffré. Les choses ont changé plus vite qu'on ne le croit : en 2020, une enquête Ifop pour FranceAgriMer trouvait déjà 24 % de Français se déclarant flexitariens, contre 74 % d'omnivores assumés et à peine 2,2 % de personnes sans viande du tout. Le flexitarien n'est ni l'un ni l'autre ; il mange de tout, mais moins de viande, et souvent par souci d'empreinte autant que de santé. Reste la question que ce chiffre pose sans y répondre : ce geste individuel pèse-t-il vraiment sur le climat, ou n'est-il qu'un alibi commode qui nous dispense d'exiger mieux du système ?

Un facteur quarante-huit dans l'assiette#

Commençons par le chiffre qui dérange. En France, produire un kilo de bœuf émet 28 kg équivalent CO2, selon la base Agribalyse 3.2 de l'ADEME dans sa mise à jour de janvier 2025 ; l'étape agricole, l'élevage lui-même, en concentre 27,3 kg, soit 98 % du total. Autrement dit, le transport, l'abattage et l'emballage ne pèsent presque rien face à ce que coûte l'animal sur pied. En face, sur la même base et le même millésime, un kilo de lentilles émet 0,582 kg équivalent CO2. Le rapport est de 48 : à masse égale, le bœuf coûte au climat quarante-huit fois ce que coûtent les lentilles.

Entre ces deux extrêmes s'étire un dégradé qui mérite le détour, parce qu'il défait l'idée simpliste d'un camp de la viande contre un camp du végétal. Toujours d'après Agribalyse pour la France, le porc tombe à 6,67 kg, le poulet à 4,56 kg, les œufs à 1,88 kg, et le tofu à 1 kg le kilo produit. J'ai passé une soirée à reconstruire ce classement dans un tableur, du plus émetteur au moins émetteur ; ce qui frappe, ce n'est pas tant l'écart que sa régularité, cette pente continue où chaque cran de gamme fait fondre l'empreinte un peu plus. Le bœuf n'a pas un problème de degré, il a un problème de nature : ruminant, il fabrique du méthane, et ce méthane d'élevage est justement un levier climatique à part, plus rapide à actionner que le CO2 fossile parce que ce gaz se dissipe vite dans l'atmosphère.

Deux bœufs qui n'habitent pas le même tableur#

Il faut ici s'arrêter sur un piège que j'ai vu piéger des gens sérieux. Un autre chiffre circule beaucoup, souvent brandi comme la vérité définitive : 100 kg de CO2 pour un kilo de bœuf. Il n'est pas faux. Mais il ne parle pas du même bœuf. Ces quelque 100 kg équivalent CO2 par kilo viennent des travaux de Poore et Nemecek publiés dans la revue Science en 2018, et décrivent une moyenne mondiale, tirée vers le haut par les troupeaux allaitants élevés sur des terres déforestées ou peu productives. Le 28 kg d'Agribalyse, lui, est français, récent, et reflète un élevage plus intensif en fourrage. Mettre les deux dans la même phrase sans préciser leur périmètre, c'est comparer un système agricole planétaire à une moyenne nationale ; l'écart entre ces deux chiffres ne dit rien sur le bœuf, il dit tout sur la méthode.

Le même écart se retrouve ailleurs, presque à l'identique. Le tofu français est crédité de 1 kg équivalent CO2 par kilo dans Agribalyse, quand la moyenne mondiale de Poore et Nemecek le situe plutôt autour de 3,2 kg. Les légumineuses les plus modestes suivent la logique inverse et rassurante : les pois secs pèsent environ 0,9 kg à l'échelle mondiale, un ordre de grandeur cohérent avec les 0,582 kg français des lentilles. Nuançons toutefois : ces chiffres ne se substituent pas les uns aux autres, ils s'éclairent. Pour un consommateur français qui veut arbitrer entre deux produits de son supermarché, la base Agribalyse 2025 reste la référence pertinente ; les données mondiales, elles, disent l'ampleur du problème à l'échelle où il se joue vraiment.

Ce que l'assiette pèse dans un bilan carbone#

Reste à savoir si tout cela compte, une fois ramené à l'échelle d'une vie. Selon l'Insee et le SDES, l'alimentation représente environ 2,02 tonnes équivalent CO2 par personne et par an, soit près de 22 % de l'empreinte carbone d'un Français ; ces données datent de 2018 et n'ont été publiées qu'en 2024, faute de mesure plus fraîche, ce qui invite à les prendre comme un ordre de grandeur robuste plutôt que comme un instantané. Un cinquième de notre empreinte tient donc dans ce que nous mettons dans nos assiettes, à égalité presque parfaite avec les transports ou le logement. Ce n'est pas un détail que l'on corrige en fin de liste.

Un réflexe brouille pourtant le raisonnement, celui du manger local. On imagine volontiers que rapprocher son alimentation réduirait l'essentiel de son empreinte ; les données racontent une autre histoire. D'après les travaux de Weber et Matthews dès 2008, relayés par Our World in Data, le transport ne pèse qu'environ 5 % de l'empreinte alimentaire, quand le fait de changer la composition de son alimentation produit un effet six à neuf fois supérieur. Ce qui compte, ce n'est pas la distance parcourue par l'aliment, c'est sa nature. Et dans cette nature, la viande rouge occupe une place démesurée : selon le CGDD, relayé par le simulateur Nos Gestes Climat, elle ne représenterait que 8 % des aliments consommés mais près de 59 % des émissions liées à l'alimentation, un ratio à manier comme un ordre de grandeur plus que comme une décimale. Cette disproportion éclaire d'ailleurs pourquoi le geste alimentaire pèse davantage que d'autres arbitrages individuels, un point que l'on retrouve en filigrane dans le calcul de l'empreinte carbone par habitant. Le gaspillage suit la même logique : jeter un aliment, c'est émettre pour rien, et l'on sait désormais que les surplus alimentaires pèsent une part non négligeable des émissions mondiales.

Le flexitarisme plutôt que le renoncement#

Voilà où le débat se noue, et où je préfère avancer prudemment. Réduire ne veut pas dire supprimer. Le Programme national nutrition santé, dans sa version de 2019, ne recommande d'ailleurs pas le régime sans viande : il fixe un plafond de 500 g de viande rouge par semaine, trois à cinq portions, et invite à consommer des légumineuses au moins deux fois par semaine. La Société française de nutrition et le Réseau Action Climat, de leur côté, chiffrent le gain : diviser par deux sa consommation de viande permettrait de réduire de 20 % à 50 % les émissions alimentaires selon les substitutions retenues, pour un repère abaissé autour de 450 g de viande par semaine. Deux institutions, deux seuils légèrement différents, mais une même direction ; c'est cette convergence, plus que le chiffre exact, qui mérite d'être retenue.

Or nos assiettes prennent, pour l'heure, le chemin inverse. En 2024, la consommation française de viande a atteint 85,7 kg équivalent carcasse par habitant, en hausse de 2,4 % sur un an après 83,3 kg en 2023, d'après FranceAgriMer et Agreste. Paradoxalement, cette remontée globale masque un mouvement de fond : le bœuf, lui, recule, autour de 20,8 kg par habitant selon les mêmes sources, à son plus bas niveau depuis une vingtaine d'années, tandis que la volaille et le porc tirent le total vers le haut. La photographie est trompeuse, car substituer du poulet au bœuf allège déjà nettement l'empreinte, et le flexitarien silencieux fait souvent cet arbitrage sans jamais se réclamer d'aucune cause.

Il y a là une singularité qui mérite qu'on s'y attarde. De tous les leviers climatiques, l'assiette est l'un des rares que l'on tienne entièrement dans sa main, sans attendre une loi, une rénovation ou un réseau de transport : trois repas par jour, autant de décisions minuscules qui n'engagent que soi. Cette autonomie a quelque chose de grisant et de piégeux à la fois, car elle nourrit l'illusion inverse, celle que le climat se réglerait à la fourchette, si seulement chacun y mettait du sien.

Est-ce que ce geste suffit ? Honnêtement, je bute encore sur cette question, et je me méfie autant de ceux qui répondent oui d'un bloc que de ceux qui balaient l'assiette d'un revers de main au nom du grand soir systémique. Les données, elles, ne trancheront pas à notre place : elles disent seulement qu'un cinquième de notre empreinte tient là, que le facteur quarante-huit entre le bœuf et la lentille est bien réel, et qu'aucune décision politique ne vient border ce que nous choisissons de cuisiner ce soir. À chacun, ensuite, de décider si un levier que personne ne peut vous confisquer vaut la peine qu'on l'actionne.

Sources#

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