Le résultat tient en une phrase : sans le réchauffement climatique survenu entre 1960 et 2019, le PIB par habitant mondial serait 37 % plus élevé qu'aujourd'hui. Ce chiffre ne vient pas d'un think tank, ni d'une ONG, ni d'un rapport militant. Il est publié dans le Quarterly Journal of Economics, l'une des cinq revues économiques les plus exigeantes au monde, par Adrien Bilal de Harvard et Diego Känzig, dans un article paru le 10 avril 2026. Et il change, à mon sens, la manière dont on devrait poser le débat sur le coût de la transition climatique.
Pour comprendre ce phénomène, il faut d'abord accepter une idée contre-intuitive : le réchauffement ne nous appauvrit pas au sens où nos revenus baisseraient d'année en année. Il nous prive d'une richesse que nous aurions produite si les conditions climatiques étaient restées stables. C'est la différence entre perdre de l'argent et ne jamais le gagner. Les données racontent une autre histoire que celle du "coût acceptable" de l'inaction.
Ce que l'étude Bilal-Känzig démontre#
L'étude couvre 173 pays sur 120 ans, ce qui en fait l'une des analyses les plus complètes jamais conduites sur l'impact macroéconomique du changement climatique. La méthodologie repose sur l'exploitation de variations météorologiques locales pour isoler l'effet causal de la température sur la production économique, en contrôlant les autres facteurs. Ce n'est pas une corrélation ; c'est un effet causal identifié par des instruments économétriques robustes.
Le résultat central : chaque degré Celsius de réchauffement supplémentaire entraîne une perte de plus de 20 % du PIB mondial à long terme. Ce chiffre est considérablement plus élevé que les estimations précédentes. Les travaux de Dell, Burke ou Nordhaus, qui ont longtemps fait référence, situaient la perte entre 1 et 3 % du PIB par degré. L'écart est vertigineux.
Quand j'ai construit un tableau comparatif de ces estimations, j'ai d'abord cru à une erreur d'unité. Un facteur 7 à 20 entre l'ancienne fourchette et la nouvelle, ça ne se produit pas souvent en économie empirique. Mais la méthodologie tient : la différence vient principalement du fait que les études antérieures ne captaient que les effets de court terme, alors que Bilal et Känzig mesurent l'accumulation des dommages sur des décennies. Le réchauffement ne détruit pas seulement la récolte de l'année ; il dégrade durablement la capacité productive des économies, l'infrastructure, la santé de la main-d'œuvre, l'investissement.
Bilal résume la projection à 2100 dans une formule qui mérite d'être citée : "We might still be richer in 2100 than today. But we would be twice as rich if there was no climate change." Cette phrase, dans sa sobriété, est peut-être la meilleure synthèse du problème. On ne parle pas de décroissance imposée. On parle d'une croissance amputée, silencieusement, depuis plus de soixante ans.
L'une des implications les plus concrètes de l'étude concerne le coût social du carbone, c'est-à-dire le montant en dollars que chaque tonne de CO2 émise coûte à la société en dommages cumulés. Les estimations précédentes, utilisées notamment par l'administration américaine pour calibrer ses politiques environnementales, tournaient autour de 185 dollars par tonne.
Bilal et Känzig arrivent à 1 056 dollars par tonne. Six fois plus.
Ce chiffre n'est pas une curiosité académique. Il sert de base au calcul coût-bénéfice de toute politique climatique. Si le coût social réel du carbone est six fois supérieur à ce que les modèles intégraient, alors la quasi-totalité des investissements dans la décarbonation sont rentables, et l'ont probablement toujours été. Les analyses qui concluaient que "la transition coûte trop cher" reposaient sur un dénominateur faux.
Nuançons toutefois : ce chiffre de 1 056 dollars est un résultat de modèle, pas une mesure directe. Il dépend d'hypothèses sur le taux d'actualisation, sur la persistance des dommages, sur les interactions entre secteurs. D'autres équipes de recherche produiront probablement des estimations différentes en utilisant des cadres méthodologiques proches. Mais l'ordre de grandeur, lui, semble difficile à contester : les anciennes estimations sous-évaluaient massivement les dégâts.
Vingt ans de sous-estimation : de Stern à Deloitte#
Pour situer l'étude dans son contexte historique, il faut remonter au rapport Stern de 2006. Nicholas Stern, économiste britannique, avait alors estimé le coût de l'inaction climatique entre 5 et 20 % du PIB mondial par an, et celui de l'action à environ 1 % du PIB. Le rapport avait fait l'effet d'un coup de tonnerre. Vingt ans plus tard, Bilal et Känzig confirment que Stern avait raison sur la direction, mais qu'il était encore trop optimiste sur l'ampleur.
En 2022, Deloitte publiait une analyse chiffrant le coût cumulé de l'inaction à 178 000 milliards de dollars d'ici 2070, soit une baisse de 7,6 % du PIB mondial à cette échéance. Ce chiffre, déjà considérable, paraît conservateur à la lumière des nouveaux résultats. Si chaque degré coûte plus de 20 % du PIB à long terme, et que la trajectoire actuelle mène vers un réchauffement de 2 °C ou plus d'ici 2100, les pertes cumulées dépassent largement les projections de Deloitte.
En scénario business-as-usual, Bilal et Känzig estiment la perte de bien-être (welfare loss) à plus de 30 % en valeur actuelle. C'est un chiffre qui devrait figurer dans chaque débat budgétaire sur le climat, et qui n'y figure jamais. J'en suis arrivé à me demander si le problème n'est pas tant l'absence de données que l'incapacité collective à intégrer des ordres de grandeur qui dépassent l'horizon électoral.
Le coût de la transition : un investissement, pas une charge#
L'argument le plus fréquemment opposé à l'action climatique est son coût. Les chiffres existent : McKinsey estime la transition nette-zéro à environ 7,5 % du PIB mondial par an en moyenne entre 2021 et 2050. L'Agence internationale de l'énergie (AIE) situe le coût de la transformation du seul secteur énergétique à environ 4 % du PIB par an en 2030.
Ces montants sont considérables. Mais il faut les comparer au bon dénominateur. Si l'inaction coûte plus de 20 % du PIB par degré de réchauffement, alors investir 7,5 % par an pour limiter ce réchauffement n'est pas une dépense : c'est un rendement. L'analogie la plus juste serait celle d'une entreprise qui refuse de réparer son toit parce que la facture est élevée, tout en perdant chaque jour davantage de marchandises sous la pluie.
La trajectoire française illustre bien cette tension. Le Haut Conseil pour le Climat pointe un rythme de réduction des émissions insuffisant, et les investissements dans la décarbonation restent en deçà des objectifs affichés. Ce n'est pas un problème de moyens techniques. C'est un problème d'arbitrage, et l'étude Bilal-Känzig déplace le curseur de l'arbitrage de manière significative.
Ce que ces chiffres changent pour les décisions politiques#
Sur le plan pratique, un coût social du carbone à 1 056 dollars par tonne transforme l'équation de rentabilité de presque tous les projets de décarbonation. Les financements climatiques discutés lors des COP, les subventions aux énergies renouvelables, les normes d'efficacité énergétique, les taxes carbone : tous ces mécanismes deviennent non seulement justifiés, mais insuffisants si on les calibre sur un coût social six fois inférieur au coût réel.
La projection de Bilal et Känzig pour un scénario à +2 °C d'ici 2100 est une réduction de 30 à 50 % de la production et de la consommation mondiales. Ce serait trop simple de conclure que ce scénario est inévitable ; il ne l'est pas. Mais chaque année de retard dans la réduction des émissions rapproche la courbe réelle de cette trajectoire basse, et les dommages accumulés sont, eux, irréversibles.
Les stress tests bancaires sur les risques climatiques qui se généralisent en Europe depuis 2024 intègrent déjà des scénarios de perte de PIB liés au réchauffement. Si les banques centrales ajustent leurs modèles aux nouvelles estimations, les implications pour le financement des industries carbonées seraient immédiates : hausse du coût du capital, dépréciation d'actifs, réévaluation des provisions pour risques.
Sur ce point précis, j'hésite encore à trancher. Les banques centrales ont historiquement été lentes à intégrer les risques climatiques dans leurs cadres prudentiels, et un facteur six sur le coût social du carbone ne se traduit pas mécaniquement en un facteur six sur les exigences de fonds propres. Le lien entre la recherche académique et la régulation financière est plus tortueux que ne le suggèrent les communiqués de presse. Malgré tout, la direction est posée, et l'étude Bilal-Känzig fournit aux régulateurs un argument quantifié qu'ils n'avaient pas auparavant avec cette robustesse.
Une perspective, pas une sentence#
Il serait malhonnête de présenter ces résultats comme le dernier mot sur le sujet. L'économie du climat est un champ en construction, où les méthodologies évoluent rapidement et où chaque nouvelle estimation décale les précédentes. L'écart entre les 1 à 3 % de PIB par degré des anciennes études et les plus de 20 % de Bilal-Känzig sera discuté, contesté, affiné dans les années qui viennent.
Ce qui ne sera pas contesté, en revanche, c'est le sens de la révision : les dommages économiques du réchauffement sont plus importants, plus persistants et plus profonds que ce que la communauté des économistes estimait jusqu'ici. Les données de 173 pays sur 120 ans ne mentent pas sur la tendance de fond, même si la magnitude exacte reste sujette à débat.
Quand j'ai terminé de compiler les chiffres de cet article, le graphique le plus frappant était celui de l'écart cumulé entre le PIB observé et le PIB contrefactuel sans réchauffement. Une courbe qui s'ouvre lentement à partir des années 1970, puis qui accélère à partir des années 2000. Soixante ans de richesse non produite, invisible dans les comptes nationaux parce qu'on ne mesure pas ce qu'on n'a jamais eu. À plus long terme, c'est peut-être la leçon la plus durable de cette étude : le coût de l'inaction n'est pas une facture qu'on reçoit. C'est une facture qu'on ne voit pas, parce qu'elle se confond avec le monde tel qu'il est devenu.
Sources#
- Bilal, A. & Känzig, D. (2026). "The Macroeconomic Impact of Climate Change: Global vs. Local Temperature." Quarterly Journal of Economics, Vol. 141, Issue 2, pp. 889-944
- Bilal, A. & Känzig, D. (2024). NBER Working Paper No. 32450
- Harvard Gazette - Revising the cost of climate change (2024)
- Deloitte (2022). The Turning Point: A Global Summary
- IEA - Net Zero by 2050: A Roadmap for the Global Energy Sector





