J'ai marché sur le plateau de Valensole un matin de juillet, à l'heure où l'air sent encore la nuit avant de sentir la fleur. Le bleu s'étire jusqu'à la ligne des collines, et l'on comprend d'un coup pourquoi ce paysage figure sur toutes les cartes postales de la Provence. Ce que la carte postale ne dit pas, c'est que ce bleu compte ses hectares. Derrière l'image d'Épinal, la lavande de Provence encaisse depuis quelques années une sécheresse qui s'installe, un parasite qui rôde de plant en plant, et un marché qui s'est effondré. Trois pressions différentes, un même symbole qui vacille.
Chaque troisième dimanche de juillet, Valensole célèbre sa Fête de la Lavande. Des dizaines de milliers de visiteurs, plus de quatre-vingts producteurs et artisans, des distilleries qui tournent à plein. La fête tient encore. C'est le décor autour d'elle qui change.
Le bleu compte ses hectares#
Il faut d'abord distinguer deux plantes qu'on confond presque toujours. La lavande vraie, Lavandula angustifolia, pousse naturellement en altitude, au-dessus de 700 à 800 mètres dans la haute Provence. C'est elle qui donne l'huile essentielle noble, celle de l'AOP « Huile essentielle de lavande de Haute-Provence », répartie sur 284 communes et quatre départements : Alpes-de-Haute-Provence, Hautes-Alpes, Drôme et Vaucluse. Le lavandin, lui, est un hybride stérile découvert autour des années 1930, qu'on ne multiplie que par bouturage. Plus robuste, plus productif, il occupe l'essentiel des champs qu'on photographie.
Les chiffres racontent l'écart. En 2023, la France a cultivé 8 082 hectares de lavande fine contre 22 144 hectares de lavandin, selon les Chambres d'agriculture France et FranceAgriMer. Côté production, 90 tonnes d'huile essentielle de lavande pour 1 550 tonnes de lavandin. Le lavandin fait le volume, la lavande fait le prestige.
Or ce volume s'est emballé puis brisé. Les surfaces cultivées, lavande et lavandin confondus, sont passées de 21 000 hectares en 2015 à un pic de 33 000 hectares en 2021, soit une envolée de 57 %. La suite tient en un mot : trop. Trop de plants, trop d'huile, et des cours qui plongent. Entre 2022 et 2023, les producteurs ont arraché environ 1 700 hectares, découragés par la baisse des prix, les attaques de ravageurs et une sécheresse devenue récurrente. La récolte 2023 a chuté de 30 % par rapport à 2022, et de 60 % par rapport à 2021, à cause des chenilles de noctuelle. En 2024, la production est repartie à la baisse, plombée cette fois par des pluies excessives au printemps. Un été trop sec, un printemps trop humide : la plante n'a plus de saison stable à laquelle se fier, à l'image de tout un calendrier agricole français que le climat décale.
Un parasite invisible sous la sécheresse#
La sécheresse ne travaille jamais seule. Sous les rangs de lavande avance un ennemi qu'on ne voit pas : le phytoplasme du stolbur, Candidatus Phytoplasma solani, transmis par une petite cicadelle nommée Hyalesthes obsoletus. On appelle le résultat le dépérissement. Le plant jaunit, se rabougrit, meurt avant l'heure.
La référence scientifique sur le sujet reste l'étude de Chaisse et de ses collègues, publiée en 2012 dans Innovations Agronomiques par le CRIEPPAM et l'INRA. Elle a décelé seize génotypes différents du phytoplasme dans les parcelles, et surtout montré que la maladie se propage d'abord de lavande à lavande, de lavanderaie à lavanderaie. L'insecte vecteur porte le phytoplasme dans environ 30 % des cas chez les adultes capturés. Son vol démarre entre la fin juin et la mi-juillet, exactement quand la floraison bat son plein, et dure sept à neuf semaines.
Ce dépérissement n'a rien de nouveau. On le documente depuis les années 1980, aggravé depuis la fin des années 1990. En Ardèche et dans le Quercy, il a conduit à la quasi-disparition de la culture de la lavande officinale. Ce qui change aujourd'hui, c'est que la chaleur et le stress hydrique affaiblissent des plants déjà exposés, et raccourcissent leur vie productive. Là-dessus, les témoignages divergent et je préfère les donner tels quels : Maurice Feschet, cultivateur dans la Drôme, parle de plants qui tenaient vingt ans et n'en tiennent plus que cinq ; Jean-Pierre Jaubert, dans les Alpes-de-Haute-Provence, évoque plutôt huit à neuf ans. Deux voix de terrain, pas une moyenne nationale. Le mécanisme rappelle celui qui frappe les forêts françaises, où certaines essences ne tiendront pas +2 °C : un vivant fragilisé, puis un parasite qui achève le travail.
Quand le marché s'effondre#
Le coup de grâce, pourtant, est venu des prix. En 2019, l'huile essentielle dépassait 30 euros le kilo. En 2021, elle retombait sous les 20 euros, écrasée par la surproduction née de l'euphorie des années précédentes. Pour une exploitation familiale, l'écart est fatal. L'État a voté en 2022 une enveloppe d'aide d'urgence de 10 millions d'euros, dont 6 millions ont été distribués aux producteurs de lavande en 2023, selon Reussir.fr.
Sur la scène mondiale, l'image reste contrastée. La France demeure le leader mondial des huiles essentielles de lavandin, sa production phare. Mais pour la lavande fine, elle a perdu son rang : la Bulgarie l'a dépassée comme premier producteur mondial. La date exacte de ce basculement se discute encore, autour de 2010-2011 pour certaines sources, plutôt à partir de 2014 pour d'autres. Ce qui n'est pas discutable, c'est que le symbole absolu de la Provence se cultive désormais davantage ailleurs.
Je repense à ce vieux manuel de botanique que je feuilletais l'hiver dernier, où la lavande était décrite comme une plante de pauvre, increvable, qui poussait là où rien d'autre ne voulait. En deux générations, elle est devenue une culture fragile qu'on subventionne. C'est peut-être ça, au fond, le vrai signe du dérèglement : quand la plante réputée la plus dure d'un territoire finit par avoir besoin qu'on la protège.
Monter, résister, tenir#
Reste la question qui m'occupe le plus : que fait-on ? La première réponse, presque instinctive, consiste à monter. La lavande vraie a toujours aimé l'altitude, et la zone de culture de l'AOP s'étage aujourd'hui entre 600 et 1 200 mètres selon l'APAL, l'organisme gestionnaire. Chercher la fraîcheur des hauteurs, décaler la récolte, jouer sur les terroirs : ce sont des ajustements réels, même si je n'ai trouvé aucun chiffre fiable sur l'ampleur exacte de cette migration en altitude.
La deuxième réponse est scientifique. Le CRIEPPAM, cet institut technique créé en 1994 par deux mille agriculteurs et apiculteurs provençaux, planche depuis longtemps sur des variétés plus résistantes. Le projet Mycolav explore une piste inattendue, la mycorhization, cette symbiose entre les racines et des champignons du sol, pour renforcer les plants face au dépérissement, avec l'Université Européenne des Saveurs et des Senteurs, le Laboratoire d'Écologie Alpine de Grenoble et la start-up Mycophyto.
La troisième réponse est judiciaire. Maurice Feschet, cinq générations de lavandiculteurs dans la Drôme, a porté plainte contre l'Union européenne pour inaction climatique, aux côtés d'une dizaine de familles, dans l'affaire dite du « People's Climate Case ». Son témoignage disait tout : six mois sans une goutte de pluie, puis trois semaines au-dessus de 30 °C en plein mois de mai. Météo-France ne le contredit pas. Les projections officielles pour la région annoncent +2,2 °C en moyenne annuelle d'ici 2050, +3,7 °C d'ici 2100, des étés très chauds et très secs, un risque d'incendie très élevé, celui-là même qui menace déjà tout le pourtour méditerranéen.
Honnêtement, je n'arrive pas à trancher entre le climat et le marché comme cause première. La sécheresse abîme, le parasite tue, mais c'est l'effondrement des prix qui a poussé les arrachages. Les trois sont noués, et ce nœud tient d'un fil plus large, celui de sécheresses appelées à toucher la moitié de la planète. Le bleu de Valensole n'a pas encore disparu. Il se distille toujours, exclusivement à la vapeur d'eau comme l'exige le cahier des charges de l'AOP, dans des alambics qui sentent l'été. Mais il faut désormais du travail, de l'argent et de la recherche pour maintenir ce qui semblait, il y a peu, aller de soi.
Sources#
- Chambres d'agriculture France - La production de lavande et lavandin en France
- Reussir.fr - Lavande : malgré une bonne récolte, la filière reste en souffrance
- Reussir.fr - Les zones de production de la lavande évoluent
- FranceAgriMer - Huiles essentielles de lavande et lavandin
- INAO - Huile essentielle de lavande de Haute-Provence (AOP)
- APAL - Association des producteurs de l'AOP lavande
- Wikipédia - Lavande
- Media24 - La France a perdu sa couronne de premier producteur mondial de lavande
- Europe1 - Les lavandes ne sont pas des cactus : le cri d'alarme de cultivateurs
- Météo-France - Quel climat futur en Provence-Alpes-Côte d'Azur
- Invest in Alpes de Haute-Provence - Mycolav face au dépérissement de la lavande
- PPAM de France - CRIEPPAM
- Journée mondiale - Plateau de Valensole, grenier de Provence
- Osmothèque - La lavande, des nuages noirs sur les champs bleus
- Provence-Alpes-Côte d'Azur Tourisme - Fête de la Lavande de Valensole





