Il y a cette phrase que j'entends de plus en plus souvent, à la fin d'un dîner, quand la conversation glisse vers l'été qui vient : « je n'arrive plus à ne pas y penser ». Toujours dite à voix basse, presque avec pudeur, comme un aveu. Derrière ces mots simples se cache une réalité que les chercheurs ont fini par nommer et, désormais, par compter. Selon l'étude « Éco-anxiété en France » publiée par l'ADEME en avril 2025, ils sont 10,5 millions de Français à ressentir une forme de détresse psychologique liée à l'environnement. Un chiffre qui, une fois posé, ne se laisse plus oublier.
Compter l'invisible#
L'étude a été conçue et dirigée par le psychologue Pierre-Éric Sutter, avec Sylvie Chamberlin et Léonie Messmer, sous l'égide de l'ADEME et de l'OBSECA, l'Observatoire de l'éco-anxiété. Résumé détaillé daté du 15 avril 2025, quatre-vingt-six pages, un échantillon de 998 Français de 15 à 64 ans recrutés par la méthode des quotas, interrogés du 26 août au 4 septembre 2024. Rien de spectaculaire dans ces coulisses méthodologiques, et pourtant tout s'y joue : c'est la première fois qu'on tente de mesurer précisément, sur une population représentative, quelque chose d'aussi diffus qu'une angoisse.
L'outil s'appelle la HEAS-FR, la version française d'une échelle de treize items qui attribue à chacun un score sur 39. Deux seuils balisent le parcours : 25 sur 39 marque l'entrée dans les formes très intenses, 33 sur 39 approche du terrain clinique. Une fois ces chiffres extrapolés aux 42 millions de Français de cette tranche d'âge, le tableau se déplie. Environ 6,3 millions de personnes moyennement éco-anxieuses, 2,1 millions fortement, 2,1 millions très fortement. Et parmi ces derniers, 420 000 seraient en risque de basculer vers une dépression réactionnelle ou un trouble anxieux.
Ce qui me frappe, dans cette gradation, c'est qu'elle refuse le raccourci. On lit parfois qu'un Français sur quatre serait éco-anxieux. C'est vrai au sens strict, mais la formule aplatit tout. Entre le léger pincement au ventre devant un reportage sur la sécheresse et l'insomnie qui vide une vie, il y a un monde. L'étude a le mérite de tenir cette nuance.
Une réponse au monde, pas un défaut de fabrication#
Reste la question qui traverse tout le sujet, celle qui revient dans les cabinets de médecine générale comme dans les copies de mes anciens étudiants : est-ce une maladie ? La réponse des scientifiques est claire, et le rapport de l'ADEME l'assume lui-même. L'éco-anxiété n'est ni un syndrome ni un diagnostic psychiatrique. Elle ne figure ni dans le DSM-5 ni dans la CIM-10, les deux grandes classifications de référence, comme le rappelait le psychiatre Antoine Pelissolo dans une analyse pour la Fondation Jean-Jaurès.
Les chercheurs préfèrent parler d'un continuum. À une extrémité, une santé mentale positive, une éco-conscience apaisée. Au milieu, la détresse psychologique, l'éco-anxiété proprement dite. Et seulement à l'autre bout, les psychopathologies avérées. L'éco-anxiété habite cette zone médiane, celle de la lucidité qui inquiète sans forcément rendre malade. Pour beaucoup de thérapeutes, ces réactions sont d'abord le signal d'une certaine justesse dans le regard porté sur le monde, une réponse rationnelle face au changement climatique plutôt qu'un dérèglement à corriger.
J'ai longtemps hésité sur la manière de formuler cela, parce que le mot « rationnel » peut sembler froid appliqué à une angoisse qui, elle, brûle. Mais il dit quelque chose de juste. Souffrir de ce qui menace ce que l'on aime, est-ce vraiment une pathologie ? La question mérite mieux qu'un haussement d'épaules.
Le terme lui-même a une histoire courte. L'American Psychological Association le définissait dès 2017, dans un rapport intitulé « Mental Health and Our Changing Climate », comme une « peur chronique d'un désastre environnemental ». À côté existe un mot plus rare, plus beau peut-être : la solastalgie, forgée en 2003 par le philosophe australien Glenn Albrecht. Là où l'éco-anxiété regarde vers un futur menaçant, la solastalgie pleure un présent déjà altéré, la nostalgie d'un paysage qu'on voit se défaire sous ses fenêtres. Deux façons de dire une même perte, l'une tournée vers demain, l'autre vers ce qui s'efface aujourd'hui, comme ces sites du patrimoine mondial que le climat menace d'effacer.
Le visage des plus touchés#
Qui porte le plus lourd ce fardeau ? Les données de l'ADEME dessinent des contours nets. Ce sont les jeunes adultes qui encaissent les formes les plus sévères : 10 % des 25-34 ans se déclarent très fortement éco-anxieux, contre 8 % chez les 15-24 ans et 5 % tous âges confondus. C'est aussi cette tranche d'âge qui présente le score moyen le plus élevé, quand les retraités, eux, affichent le plus bas. Les femmes se disent en moyenne plus éco-anxieuses que les hommes, même si ces derniers sont plus susceptibles de basculer vers une symptomatologie sévère. Et la Région Parisienne concentre deux fois plus de cas à risque que la moyenne de l'échantillon.
Ce portrait résonne avec ce que l'on observe ailleurs. En 2021, une vaste enquête publiée dans The Lancet Planetary Health, menée par Caroline Hickman auprès de 10 000 jeunes de 16 à 25 ans dans dix pays, dont la France, révélait que 75 % d'entre eux jugeaient « l'avenir effrayant ». Je précise, parce que la nuance compte : ce chiffre agrège les dix pays, il ne dit rien de la France seule. Mais il éclaire une génération qui grandit avec le poids d'un monde abîmé. Cette même génération que la chaleur touche parfois avant même la naissance, comme le montrent les travaux sur le cerveau du fœtus exposé aux vagues de chaleur.
Que faire de cette angoisse#
Nommer un mal, c'est déjà commencer à le soigner. Encore faut-il des lieux, des mains tendues. En novembre 2022, Pierre-Éric Sutter et Sylvie Chamberlin ont fondé à Neuilly-sur-Seine la Maison des éco-anxieux, qui propose un autodiagnostic gratuit et oriente vers des psychologues formés à ce trouble particulier. Les pouvoirs publics, de leur côté, renvoient vers des ressources comme Psycom ou Santé mentale info service, avec un conseil qui traverse toutes les recommandations : en parler, ne pas rester seul, distinguer ce qui dépend de soi de ce qui n'en dépend pas.
Un dernier fil me retient. Une étude américaine parue dans Current Psychology en 2022 suggérait que l'engagement dans une action collective, et non l'action individuelle, atténuait le lien entre l'éco-anxiété et les symptômes dépressifs. Elle portait sur 284 étudiants outre-Atlantique, il faut donc la manier avec prudence avant d'en tirer une leçon française. Mais l'intuition me touche, elle rejoint ce que j'ai vu de nos engagements citoyens locaux, parfois fragiles. Agir ensemble, non pour éteindre la peur, mais pour lui donner une forme, une direction, une compagnie. Comme si l'angoisse, partagée, cessait d'être une maladie pour redevenir ce qu'elle est peut-être au fond : une manière de tenir encore au monde. Cette lucidité inquiète, après tout, est aussi une ressource, au même titre que notre capacité collective à rester en mouvement face au climat.
Sources#
- ADEME - Éco-anxiété en France, étude 2025 (résumé détaillé)
- ADEME Infos - Éco-anxiété, état des lieux d'un mal-être grandissant
- Franceinfo - 4,2 millions de Français fortement touchés par l'éco-anxiété
- Fondation Jean-Jaurès - Éco-anxiété, analyse d'une angoisse contemporaine
- The Lancet Planetary Health - Climate anxiety in children and young people (Hickman et al., 2021)
- APA - Mental Health and Our Changing Climate
- Wikipédia - Solastalgie
- Maison des éco-anxieux - Qui sommes-nous
- Pourquoi Docteur - L'action collective, remède à l'éco-anxiété





