En 2017, la Fondation Ellen MacArthur publiait un rapport qui, en s'appuyant sur des analyses McKinsey jamais détaillées publiquement, avançait un ordre de grandeur pour le poids climatique du textile. Un an plus tard, la CCNUCC reprenait ce chiffre sous une forme à peine adoucie, « nearly 10 % ». Neuf ans après, ce « près de 10 % » est devenu, dans la bouche de la presse et des listicles, un « 10 % » sec, attribué tour à tour au PNUE ou à la Banque mondiale. Paradoxalement, personne n'a jamais recalculé le chiffre d'origine.
Aucune étude empirique primaire ne justifie le chiffre de 10 % attribué au PNUE ou à la Banque mondiale : il descend d'un rapport de la Fondation Ellen MacArthur de 2017, repris par la CCNUCC en 2018, puis recopié sans vérification. Les études traçables donnent des fourchettes plus basses : 8,1 % pour l'habillement et les chaussures en cycle de vie complet (Quantis/ClimateWorks, 2018), 4 à 8 % selon l'ADEME (juillet 2025), et 2 à 8 % selon le PNUE lui-même depuis 2023.
Ce que les pages de statistiques recopient, et ce qu'elles taisent#
Chercher « émissions textile mondiales » aujourd'hui fait remonter surtout des pages de statistiques agrégées, du type listicle, qui recopient un chiffre unique, souvent 10 % ou « 8-10 % », sans jamais tracer sa provenance. Ces pages mélangent aussi, la plupart du temps sans le signaler, deux périmètres qui n'ont rien à voir : la mode au sens large et le textile industriel, la production seule et le cycle de vie complet. Nuançons toutefois : personne n'a organisé de mensonge, c'est de la citogenèse ordinaire, ce phénomène où une affirmation non sourcée finit par s'auto-valider à force d'être citée. Le même mécanisme s'observe ailleurs sur des chiffres agrégés qui écrasent des périmètres disparates, comme dans les comparatifs d'empreinte carbone par habitant qui réduisent des situations très différentes à une seule moyenne nationale.
L'étude qui, elle, a un périmètre précis : 8,1 %#
Le chiffre le plus traçable sur ce sujet vient de Quantis et de la ClimateWorks Foundation, dans leur rapport « Measuring Fashion » de 2018, construit sur des données de 2016. Il porte sur l'habillement et les chaussures, sur les sept étapes du cycle de vie, de la fibre à la fin de vie : 8,1 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, dont 6,7 % pour l'habillement et 1,4 % pour les chaussures, soit environ 4 milliards de tonnes de CO2 équivalent. C'est une source primaire, publique et consultable, avec un périmètre écrit noir sur blanc. Ce n'est déjà plus 10 %, et ce n'est pas rien non plus : à titre de comparaison de méthode, c'est le même type de découpage sectoriel que celui qu'on retrouve dans le bilan France du CITEPA, où chaque secteur porte sa propre part, jamais une addition simple.
Deux agences officielles, deux fourchettes qui convergent vers le bas#
L'ADEME, dans son magazine de juillet 2025, écrit : « Le secteur textile représenterait 4 à 8 % des émissions de gaz à effet de serre dans le monde. » Le conditionnel n'a rien d'un accident de rédaction : une agence publique qui écrit « représenterait » signale qu'elle ne tient pas ce chiffre pour établi. De son côté, le PNUE a révisé sa propre estimation à la baisse depuis 2023, la faisant passer de la fourchette « 8 à 10 % » héritée de la chaîne de citation 2017-2018 à une nouvelle fourchette de 2 à 8 %. Cette valeur reste à prendre avec prudence : elle n'apparaît pas dans le texte du rapport de 2023 lui-même, mais dans plusieurs pages du PNUE qui la reprennent, toutes concordantes. Le sens de la révision, vers le bas, ne fait pas de doute.
| Source | Périmètre | Année des données | Valeur |
|---|---|---|---|
| Quantis / ClimateWorks | Habillement + chaussures, cycle de vie complet | 2016 | 8,1 % |
| ADEME | Secteur textile | juillet 2025 (publication) | 4 à 8 % |
| PNUE | Secteur textile, mode | 2023 (publication) | 2 à 8 % |
| Fondation Ellen MacArthur / CCNUCC | Non précisé, chaîne de citation non recalculée | 2017-2018 | « près de 10 % », devenu 10 % |
Ce que dit ce tableau, lu ligne par ligne, c'est qu'aucune des trois sources traçables ne s'approche des 10 % qui circulent. L'enveloppe de ces estimations va de 2 % à 8,1 % selon le périmètre retenu. C'est une fourchette large, et c'est honnête de le dire tel quel plutôt que de forcer une moyenne qui n'existerait dans aucune des sources.
Le cas à part du polyester : une intensité, pas une part#
Un chiffre circule aussi sur le polyester, et il mérite d'être isolé du reste tant les valeurs divergent en ligne, du simple au quintuple selon les bases. La base de données Environmental Footprint 3.1, citée par Carbonfact, donne 3,12 kg CO2eq par kilo de fibre de polyester vierge, d'origine fossile. C'est la seule des valeurs en circulation qui se rattache à une base identifiée, mais c'est une intensité par kilo, pas une part du polyester dans le total des émissions du secteur : les deux grandeurs ne se déduisent pas l'une de l'autre, et aucune donnée disponible ne permet de calculer la seconde à partir de la première.
Ce que je ne peux pas écrire ici#
Sur ce genre de sujet, la tentation est de clore le débat par une citation qui tranche. Je n'en ai pas. L'intervalle de 2 à 8 % du PNUE se rapporte, il ne se cite pas au mot près, faute d'accès à son texte d'origine. Et aucune étude primaire, publiée et accessible, ne justifie précisément le chiffre de 10 %, quelle que soit l'autorité à laquelle on l'attribue. Le vide, ici, vaut mieux qu'une réponse qui semblerait plus précise qu'elle ne l'est.
Ce qui reste solide : une empreinte par personne, en Europe#
Un chiffre échappe à cette dispute de périmètres parce qu'il mesure autre chose : la consommation, pas la production. L'Agence européenne pour l'environnement chiffre l'empreinte carbone de la consommation textile à environ 270 kg de CO2 par personne dans l'Union européenne, sur des données de 2020. C'est un périmètre différent des pourcentages sectoriels vus plus haut, celui de l'usage plutôt que celui de l'industrie, et il ne se compare pas directement aux fourchettes du tableau ci-dessus. Il donne malgré tout une prise concrète sur un sujet qui, sinon, reste largement abstrait, un peu comme le CO2 pris isolément ne dit jamais toute l'histoire d'un bilan carbone sectoriel.
Ce que ce chiffre raconte, au fond#
Le constat est là : sur le carbone du textile, la science elle-même hésite entre 2 % et 8,1 % selon ce qu'on compte et comment on le compte. Ce n'est pas une faiblesse de la recherche, c'est la nature d'un secteur où la matière première, la transformation, le transport et l'usage se répartissent sur des continents différents, avec des méthodologies de comptage qui ne s'alignent jamais parfaitement. Le chiffre de 10 %, lui, n'a pas cette excuse : il vient d'un rapport de 2017 jamais recalculé, et neuf ans de répétition ne l'ont pas rendu plus vrai. À plus long terme, ce que cet écart devrait enseigner, c'est une méfiance saine envers les chiffres qui circulent sans source primaire identifiable, dans ce secteur comme dans d'autres.
Le droit européen qui encadre désormais la fast fashion, la logistique de la filière textile et la réforme de l'éco-modulation REP suivent chacun leur propre logique, distincte de celle-ci : ce texte ne porte que sur le carbone, pas sur ces autres volets du dossier textile, déjà traités ailleurs sur le réseau.
Foire aux questions#
Le textile représente-t-il vraiment 10 % des émissions mondiales de CO2 ?#
Non, ce chiffre n'a pas de source primaire identifiable. Il descend d'un rapport de la Fondation Ellen MacArthur de 2017, repris par la CCNUCC en 2018 sous la forme « près de 10 % », puis recopié et attribué à tort au PNUE ou à la Banque mondiale. Les études traçables donnent des valeurs plus basses, entre 2 % et 8,1 % selon le périmètre.
Quelle est l'étude la plus fiable sur le sujet ?#
Le rapport « Measuring Fashion » de Quantis et de la ClimateWorks Foundation (2018, données 2016) reste l'estimation empirique la plus traçable : 8,1 % des émissions mondiales pour l'habillement et les chaussures, en cycle de vie complet.
Que dit l'ADEME sur les émissions du textile ?#
Dans son magazine de juillet 2025, l'ADEME écrit que le secteur textile représenterait 4 à 8 % des émissions de gaz à effet de serre dans le monde, au conditionnel.
Le PNUE a-t-il changé d'avis sur ce chiffre ?#
Oui. Le PNUE est passé d'une fourchette proche de 8 à 10 %, héritée de la chaîne de citation 2017-2018, à une fourchette de 2 à 8 % depuis son rapport de 2023. Cette correction à la baisse est reprise par plusieurs pages de l'organisation, sans que le texte du rapport lui-même ait pu être consulté.
Le polyester est-il le principal responsable de l'empreinte carbone du textile ?#
La donnée disponible ne permet pas de répondre à cette question. La base EF3.1 donne une intensité de 3,12 kg CO2eq par kilo de polyester vierge, mais aucune source vérifiée ne chiffre la part que représente le polyester dans le total des émissions du secteur.
Sources#
- Quantis / ClimateWorks Foundation, « Measuring Fashion : How the Global Apparel and Footwear Industries Size Their Environmental Impacts », 2018
- ADEME Infos, magazine juillet 2025, « Quels sont les enjeux d'une mode plus durable ? »
- Agence européenne pour l'environnement, page « Textiles »
- Carbonfact, « Polyester Carbon Footprint », base Environmental Footprint 3.1
- Science Feedback, fact-check sur le chiffre de 3 à 10 % attribué à l'industrie textile





