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Voiture électrique ou thermique : le vrai bilan carbone

Voiture électrique ou thermique : le vrai bilan carbone

Par Julien P.

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Julien P.

En juillet 2021, l'ICCT publiait une comparaison mondiale des émissions en cycle de vie des voitures particulières, Europe comprise, qui créditait les véhicules électriques immatriculés à cette date en Europe d'un gain de 66 à 69 % sur l'essence. Quatre ans plus tard, sa mise à jour de juillet 2025, cette fois centrée sur l'Union européenne, affiche 73 %. La voiture électrique ne s'est pas mise à moins polluer entre-temps : le mix électrique européen s'est décarboné, et la méthode a changé avec lui. Cette révision, à elle seule, dit déjà l'essentiel de ce qui va suivre : sur ce sujet, un chiffre sans son périmètre ne veut rien dire.

Il n'existe pas de point de compensation carbone unique entre voiture électrique et thermique : selon le segment, la taille de batterie, le mix électrique et le pays, les études sérieuses avancent des valeurs qui vont de 17 000 km à plus de 100 000 km. Le point commun de ces travaux, ICCT comme ADEME, est le sens du verdict : passé ce seuil, la voiture électrique reste moins émettrice sur tout le reste de sa vie.

Une valeur unique n'existe pas#

Le web regorge de comparatifs qui annoncent « 30 000 à 50 000 km » ou « 70 000 km » sans jamais préciser de quoi ils parlent. En croisant deux évaluations de cycle de vie primaires, celle de l'ICCT publiée en juillet 2025 et l'AVIS de l'ADEME d'octobre 2022, on obtient quatre points de compensation différents, chacun rattaché à un périmètre précis.

Point de compensationPérimètreSource
17 000 kmUnion européenne, segment moyen, batterie 53,4 kWh, mix électrique projeté 2025-2044, durée de vie de 240 000 km sur 20 ansICCT, juillet 2025
20 000 kmFrance, citadine, batterie 22 kWh (type Twingo ZE ou Dacia Spring)ADEME, octobre 2022
70 000 kmFrance, compacte, batterie 60 kWhADEME, octobre 2022
plus de 100 000 kmFrance, gros véhicule, batterie 100 kWhADEME, octobre 2022

Cette dispersion n'a rien d'exotique : elle ressemble à celle qu'on retrouve dès qu'on compare des moyennes agrégées sans préciser ce qu'elles recouvrent, comme dans les comparatifs d'empreinte carbone par habitant qui écrasent des situations irréconciliables derrière un seul chiffre national. Entre la première ligne et la dernière du tableau ci-dessus, le facteur est proche de 6. Les deux valeurs sont exactes, et pourtant elles ne mesurent pas la même chose : ce n'est pas un désaccord entre agences, c'est un changement de périmètre à chaque ligne du tableau. Aucune de ces variables ne suffit à elle seule à expliquer l'écart, pas même la capacité de la batterie, qui va pourtant de 22 à 100 kWh d'une ligne à l'autre ; le pays, le millésime et l'horizon de projection changent eux aussi d'une source à l'autre.

Le calcul de l'ICCT : 17 000 km, mais sur toute une durée de vie projetée#

Le rapport de l'ICCT, publié en juillet 2025 et financé par l'European Climate Foundation, une fondation philanthropique dédiée au climat, conclut ceci : « The life-cycle emissions of BEVs in the European Union are estimated to be 73% lower than those of gasoline ICEVs. » En français : les émissions en cycle de vie des véhicules électriques dans l'Union européenne sont estimées inférieures de 73 % à celles des thermiques à essence, soit 63 g CO2e/km contre 235 g CO2e/km pour un véhicule du segment moyen.

Ce résultat intègre une surémission de fabrication d'environ 40 % au moment de l'achat, imputable à la batterie (53,4 kWh en moyenne, pour une intensité de fabrication de 72,8 kg CO2e/kWh). Cette dette se rembourse vite : le rapport situe le point de compensation à environ 17 000 km, atteints en une à deux années d'usage. Mais ce chiffre suppose une durée de vie de 240 000 km sur 20 ans et surtout un mix électrique qui continue de se décarboner sur toute cette période, jusqu'en 2044. Retirez cette projection, figez le mix à son niveau de 2023, et le calcul change du tout au tout : l'ICCT chiffre lui-même la sensibilité de son propre résultat à ces hypothèses, sur laquelle je reviens plus bas.

Le calcul de l'ADEME : de 20 000 à plus de 100 000 km, selon la taille de la batterie#

L'ADEME aboutit à une conclusion voisine dans son AVIS d'octobre 2022, mais construite sur une autre logique : plutôt qu'une valeur unique, l'agence publie une courbe qui dépend directement de la capacité de la batterie. Une citadine à 22 kWh amortit son surcoût de fabrication avant 20 000 km ; une compacte à 60 kWh, vers 70 000 km ; un gros véhicule à 100 kWh, au-delà de 100 000 km. L'ADEME recommande d'ailleurs de rester sous les 60 kWh, « ce qui peut permettre jusqu'à 450 km d'autonomie homologuée sur une berline compacte ». Au-delà, la position officielle de l'agence est nette : « avec une batterie de taille supérieure, l'intérêt environnemental comparé à un véhicule thermique comparable n'est pas garanti et beaucoup plus tardif. »

C'est un avis, pas une actualisation continue : il date d'octobre 2022, et rien dans la documentation publique de l'ADEME ne signale de révision depuis. La comparaison brute avec l'ICCT, publié trois ans plus tard sur un périmètre européen, invite donc à la prudence plutôt qu'à l'arbitrage. Le même raisonnement de seuil de compensation, appliqué à un autre segment du parc, se retrouve dans le débat sur l'électrification des poids lourds, où la taille de la batterie pèse tout autant sur le calcul.

Ces deux résultats se contredisent-ils ?#

Non, et c'est précisément ce que les comparatifs en ligne ne disent jamais. L'ICCT et l'ADEME ne comparent ni le même segment, ni la même capacité de batterie, ni le même mix électrique, ni le même millésime. L'ICCT raisonne sur un véhicule moyen européen et projette la décarbonation du réseau sur deux décennies ; l'ADEME raisonne sur le mix français tel qu'il était en 2022, sans projection. Présenter les deux comme un désaccord d'experts, c'est confondre une différence de méthode avec une différence d'opinion. Nuançons toutefois : les deux évaluations aboutissent à la même conclusion qualitative, celle d'un rattrapage relativement rapide, quel que soit le périmètre retenu.

Le chiffre que RTE vient de changer#

Il y a un endroit précis où cette confusion des périmètres prend un tour presque comique : la comparaison entre l'intensité carbone du mix français, souvent citée à 19,6 gCO2éq/kWh, et celle du mix européen retenue par l'ICCT, 260 g CO2e/kWh. L'écart spectaculaire qui en résulte circule beaucoup, et il est faux, parce qu'il compare deux grandeurs différentes. Le Bilan électrique 2025 de RTE, publié le 25 février 2026, donne pour la première fois les deux mesures côte à côte : une intensité directe de 19,6 gCO2éq/kWh, et une intensité en cycle de vie de 29,0 gCO2éq/kWh, seule valeur réellement comparable aux 260 g CO2e/kWh de l'ICCT. Bien comparé, l'écart entre la France et la moyenne européenne reste un rapport de 1 à 9. RTE l'écrit noir sur blanc : « Les émissions totales sur le cycle de vie liées à la production d'électricité en France ont atteint 15,7 MtCO2éq en 2025. »

Ce mix français ne bouge guère sur l'année entière : 95,2 % de la production métropolitaine est venue de sources bas carbone en 2025 (521,1 TWh sur 547,5 TWh), et l'intensité n'a jamais dépassé 58 gCO2éq/kWh sur l'ensemble de l'année, soit le niveau moyen de 2013. Comparé au mix européen moyen que l'ICCT retient pour ses calculs, 78 à 112 g CO2e/kWh en projection sur la durée de vie du véhicule, l'écart reste net, même corrigé du bon périmètre. Ce chiffre du mix électrique n'est qu'une pièce du bilan national d'émissions, où le secteur des transports occupe une place à part, distincte de la production d'électricité elle-même.

Ce que l'hypothèse fait au résultat, à véhicule identique#

C'est peut-être le point le plus instructif du rapport ICCT 2025, et le moins repris : les auteurs ont mesuré combien leur propre résultat bouge quand on change les hypothèses de calcul sans changer le véhicule. Avec un mix électrique figé à son niveau de 2023, une durée de vie ramenée à 15 ans au lieu de 20 et des consommations d'homologation plutôt que réelles, le résultat du véhicule électrique se retrouve surestimé de 64 %. Dans l'autre sens, les thermiques et les hybrides simples sont sous-estimés de 7 à 11 %, l'hybride rechargeable de 32 %. Paradoxalement, c'est cette mesure de sensibilité, plus que le résultat central lui-même, qui explique pourquoi deux études sérieuses peuvent afficher des chiffres si éloignés sans qu'aucune des deux ne se trompe : le véhicule ne change pas, l'hypothèse, si. Le même mécanisme méthodologique traverse d'autres modes de transport, jusqu'à l'aviation et ses solutions de compensation, où le choix des hypothèses fait souvent plus varier le résultat affiché que la technologie elle-même.

Ce que je ne peux pas vous dire#

Reste la question que tout lecteur se pose : à partir de quelle intensité carbone du réseau électrique la voiture électrique perdrait-elle son avantage ? Aucune source primaire ne publie ce seuil. Un chiffre circule ici et là, sans publication vérifiable derrière lui : mieux vaut l'absence de réponse qu'une réponse fausse. De la même manière, ni l'ICCT ni l'ADEME ne précisent le véhicule thermique de référence exact utilisé pour construire leurs courbes de compensation, ce qui interdit d'écrire « face à un diesel » ou « face à une essence » pour ces chiffres-là.

Le recyclage des batteries en fin de vie, lui, répond à d'autres critères que ceux du bilan carbone et mérite un traitement à part entière ailleurs sur le réseau. Il n'entre pas dans ce que l'ICCT ou l'ADEME mesurent ici, ce qui n'en fait ni un argument pour, ni un argument contre : simplement un sujet distinct.

Foire aux questions#

Au bout de combien de kilomètres une voiture électrique compense-t-elle sa fabrication ?#

Cela dépend entièrement du périmètre. Sur un véhicule moyen européen projeté sur toute sa durée de vie, l'ICCT situe ce point vers 17 000 km. Sur le parc français tel qu'il existait en 2022, l'ADEME l'établit entre 20 000 km pour une citadine à 22 kWh et plus de 100 000 km pour un gros véhicule à 100 kWh.

Pourquoi les chiffres de l'ICCT et de l'ADEME sont-ils si différents ?#

Parce qu'ils ne mesurent pas la même chose : segment de véhicule, capacité de batterie, mix électrique et millésime diffèrent d'une étude à l'autre. Ce n'est pas une contradiction entre deux agences, c'est un changement de périmètre à chaque comparaison.

Le mix électrique français est-il vraiment plus propre que le mix européen ?#

Oui, avec la même précaution de périmètre : en cycle de vie complet, RTE mesure une intensité de 29,0 gCO2éq/kWh pour la France en 2025, quand l'ICCT retient 78 à 112 g CO2e/kWh en moyenne projetée pour le mix européen sur la durée de vie d'un véhicule.

Les batteries de voitures électriques tiennent-elles jusqu'au point de compensation ?#

Largement, si l'on en croit les chimies NMC actuelles : l'ICCT cite une durée de vie de 3 000 à 5 000 cycles complets, soit 600 000 à 2 000 000 km selon l'autonomie du véhicule, avec moins de 1 % de remplacements constatés hors rappel sur les modèles vendus après 2016.

Existe-t-il un seuil d'intensité carbone du réseau au-delà duquel l'électrique perdrait son avantage ?#

Aucune source vérifiable ne fixe ce seuil. Un chiffre circule ici et là, sans publication primaire pour le recouper : il vaut mieux ne pas l'écrire que reprendre un ordre de grandeur non confirmé.

Sources#

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