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Foster-Rahmstorf mars 2026 : le réchauffement s'accélère

Foster-Rahmstorf mars 2026 : le réchauffement s'accélère

Par Julien P.

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Julien P.

En 1988, James Hansen présentait devant le Sénat américain une courbe de températures mondiales dont la pente, à l'époque, suffisait à déclencher un débat politique mondial. Cette pente valait un peu moins de 0,2 °C par décennie. Trente-huit ans plus tard, une étude publiée le 6 mars 2026 dans Geophysical Research Letters affirme que cette pente a presque doublé depuis 2015. Le papier s'intitule « Global Warming Has Accelerated Significantly », ses auteurs sont Grant Foster et Stefan Rahmstorf, et le chiffre central, 0,35 °C par décennie, mérite qu'on prenne le temps de le décomposer avant de le commenter.

Pour comprendre ce phénomène, il faut remonter à la manière dont les climatologues mesurent le rythme du réchauffement. La température moyenne mondiale oscille chaque année sous l'effet de trois facteurs naturels dominants : les cycles El Niño-La Niña, les éruptions volcaniques, et l'activité solaire. Isoler la tendance forcée par les émissions humaines demande de retirer statistiquement l'empreinte de ces trois variables. C'est exactement ce qu'ont fait Foster et Rahmstorf, en appliquant la même méthode qu'ils avaient publiée ensemble en 2011, cette fois sur cinq jeux de données couvrant la période 1970-2025.

Ce que l'étude Foster-Rahmstorf démontre#

L'étude publiée dans Geophysical Research Letters (volume 53, issue 5, article e2025GL118804) compare deux périodes successives sur des données ajustées : 1970-2015 d'une part, 2015-2025 d'autre part. Le taux de réchauffement historique de référence, mesuré sur la première période, tourne autour de 0,2 °C par décennie ; les auteurs utilisent la formulation « just under 0,2 °C per decade » pour rester prudents. Sur la période récente, ce taux atteint environ 0,35 °C par décennie. Cette valeur, explicitent les auteurs, correspond au rythme le plus élevé jamais observé depuis le début des relevés instrumentaux en 1880.

Le niveau de confiance statistique avancé par Rahmstorf dans les communiqués accompagnant la publication dépasse 98 %. Ce chiffre n'est pas un artefact d'une seule méthode : l'accélération reste détectable quand les auteurs appliquent successivement une analyse de tendance quadratique, un ajustement linéaire par morceaux et un lissage LOWESS. Elle apparaît également de façon cohérente sur les cinq jeux de données examinés (NASA GISTEMP, NOAA, HadCRUT5, Berkeley Earth, ERA5). Quand la même conclusion émerge de cinq sources indépendantes et de trois méthodes différentes, la probabilité que le résultat tienne à un biais de traitement devient faible.

Nuançons toutefois ; c'est la nuance la plus importante de cette étude, et c'est Nathan Lenssen, de la Colorado School of Mines, qui l'a posée le plus clairement dans son analyse publiée sur RealClimate quelques jours après la parution. L'accélération est détectée sur les données ajustées, c'est-à-dire après retrait statistique d'El Niño, du volcanisme et de l'activité solaire. Sur les données brutes, la même accélération n'est pas identifiable par les mêmes tests. Ce n'est pas une contradiction ; c'est une information sur ce que mesure l'étude : elle quantifie la tendance forcée, pas la trajectoire observée instantanément par le thermomètre.

Les mécanismes que l'étude ne tranche pas#

Le communiqué du Potsdam Institute for Climate Impact Research est explicite sur un point : « The study does not investigate the specific causes of the observed acceleration. » Les auteurs détectent, mesurent, publient ; ils ne prétendent pas expliquer physiquement pourquoi la pente a changé à partir du milieu des années 2010. Cette précision est importante, parce que les commentaires qui ont suivi la publication ont parfois glissé de la mesure vers l'attribution sans signaler la frontière.

Dans leurs déclarations publiques, Rahmstorf et Foster pointent néanmoins une hypothèse principale : la réduction des aérosols refroidissants. Le 1er janvier 2020, l'Organisation Maritime Internationale a abaissé la teneur maximale en soufre des carburants marins de 3,5 % à 0,5 %, faisant chuter les émissions de SO₂ du transport maritime d'environ 80 %. Ces particules sulfatées contribuaient à éclaircir les nuages océaniques, un effet réfléchissant qui masquait partiellement le réchauffement de fond. Leur disparition brutale aurait levé un voile, révélant la trajectoire sous-jacente.

Cette hypothèse fait débat. Michael Mann, de l'Université de Pennsylvanie, avertit que certains de ses collègues, dont Rahmstorf et Hansen, pourraient surestimer le rôle des aérosols tout en sous-estimant la part de la variabilité naturelle. Zeke Hausfather, de Berkeley Earth, est plus nuancé ; il reconnaît la réalité de l'accélération et l'accord désormais largement partagé dans la communauté, mais souligne que l'impact de la règle IMO 2020 reste « l'une des plus grandes incertitudes du système climatique ». Il s'agirait au mieux d'une explication partielle, dans laquelle s'ajoutent l'El Niño 2023-2024, les feedbacks cryosphériques, et possiblement une sensibilité climatique sous-estimée dans les modèles antérieurs. La rétroaction de l'albédo sur la banquise est un des mécanismes candidats, bien qu'il ne soit pas discuté dans l'article.

Ce que pourrait impliquer 0,35 °C par décennie#

Si la tendance quantifiée par Foster et Rahmstorf persiste, Rahmstorf a livré dans les communiqués AGU et EurekAlert une projection conditionnelle qui a beaucoup circulé : un franchissement de long terme du seuil de 1,5 °C de l'Accord de Paris avant 2030. Il faut lire cette phrase mot à mot. Elle dit « si le rythme des dix dernières années se maintient », pas « le franchissement est certain ». Elle concerne l'exceedance durable, pas l'atteinte ponctuelle, qui a déjà eu lieu en 2024 sur une année civile selon Copernicus. Et elle recouvre, dataset par dataset, des fourchettes qui s'étalent de 2026 (ERA5) à environ 2029 (HadCRUT5), avec les jeux américains (NASA, NOAA, Berkeley Earth) pointant autour de 2028.

Cette plage est cohérente avec la révision du budget carbone restant pour 1,5 °C, qui depuis janvier 2020 s'est réduit à mesure que les émissions mondiales sont restées élevées. L'étude Foster-Rahmstorf ne calcule pas un nouveau budget carbone ; elle mesure la vitesse à laquelle le thermomètre bouge, ce qui n'est pas la même chose. Les deux angles se recoupent néanmoins : si les émissions continuent au rythme actuel et que le taux de réchauffement ajusté se maintient à 0,35 °C par décennie, la fenêtre temporelle pour respecter l'Accord de Paris se referme plus vite que ce que l'IPCC AR6 avait projeté en 2021.

Paradoxalement, cette accélération ne valide pas un scénario catastrophe. Claudie Beaulieu, citée dans les commentaires accompagnant la publication, avance que l'accélération pourrait s'avérer temporaire : sans compréhension mécanistique stabilisée, il est prématuré d'extrapoler linéairement les dix dernières années sur les dix suivantes. Le taux pourrait redescendre, se stabiliser à un plateau plus élevé, ou, dans un scénario pessimiste, continuer à monter. Les trois possibilités sont ouvertes, et aucune n'est invalidée par les données actuellement disponibles.

Les critiques qui complètent le tableau#

Trois voix méritent d'être entendues pour lire correctement l'étude. Zeke Hausfather, d'abord, dont la position résume l'état du champ : « There is now pretty widespread (if not quite universal) agreement that there has been a detectable acceleration in warming in recent years. » Il valide le fond, réserve sa prudence sur la méthode de retrait ENSO et sur la répartition des causes. Pour un chercheur connu pour son rigorisme méthodologique, c'est un soutien appréciable, nuancé de ses garanties habituelles.

Nathan Lenssen, ensuite, signe la critique la plus technique. Sa note RealClimate souligne trois points. Le retrait de l'ENSO reste imparfait, laissant subsister une empreinte résiduelle de variabilité naturelle dans les données ajustées. Les modèles CMIP6 montrent effectivement une légère accélération sur des périodes de 13 ans (0,18 °C vers 0,30 °C par décennie), mais avec des intervalles de confiance qui se chevauchent. Enfin, deux questions restent ouvertes : quel mécanisme physique porte l'accélération, et va-t-elle persister ?

Michael Mann, enfin, ne conteste pas le signal mais son interprétation causale. Pour lui, l'attribution massive à la réduction des aérosols risque de masquer la part, potentiellement équivalente, de la variabilité interne du système climatique. C'est un débat ouvert entre climatologues ; il n'invalide pas l'étude, il invite à suspendre le jugement sur le « pourquoi » le temps que d'autres publications convergent ou divergent. Une étude publiée en 2024 dans Communications Earth & Environment argumentait d'ailleurs, avec des méthodes différentes, que les données disponibles ne démontraient pas d'accélération statistiquement robuste au-delà des tendances observées depuis les années 1970. La convergence prendra du temps.

Ce que cette publication change pour la lecture du climat#

La première implication, paradoxalement, est scientifique avant d'être politique. Les précédentes estimations du taux récent de réchauffement oscillaient entre 0,24 et 0,30 °C par décennie selon les méthodes, avec des zones d'incertitude larges. La publication de Foster et Rahmstorf ne fait pas consensus sur la valeur de 0,35 °C, mais elle ancre une fourchette haute dans une revue à comité de lecture de haut niveau, avec cinq jeux de données et trois méthodes statistiques. Ce type d'ancrage modifie la conversation scientifique sans clore le débat. D'autres équipes publieront ; des estimations différentes apparaîtront ; le chiffre central bougera. Ce qui ne bougera probablement pas, c'est l'ordre de grandeur : quelque chose a changé dans la pente depuis 2015, et c'est mesurable.

La seconde implication est politique, et elle mérite d'être formulée au conditionnel. Si le taux observé se maintient, la fenêtre pour tenir les engagements de l'Accord de Paris se réduit à quelques années, là où l'IPCC AR6 évoquait plutôt la fin des années 2030. Ce resserrement du calendrier change les termes des arbitrages budgétaires. Une tonne de CO₂ évitée aujourd'hui « vaut » plus qu'une tonne évitée dans cinq ans, parce que le capital climatique se consume plus vite que ce que les modèles supposaient. Cet argument n'est pas nouveau ; il reçoit une justification empirique supplémentaire.

Ce serait trop simple de conclure que l'étude Foster-Rahmstorf clôt le débat sur la vitesse du réchauffement. Elle l'ouvre plutôt, en posant un chiffre suffisamment élevé et suffisamment bien documenté pour que les contradicteurs doivent désormais se positionner par rapport à lui. Les prochains mois verront probablement d'autres équipes publier des estimations convergentes ou divergentes, comme le souligne la lecture croisée des séries 2015-2025 produite par Copernicus. La question que cette publication laisse en suspens n'est pas celle du signe de la tendance : il est monté. C'est celle de sa persistance. Si l'accélération se prolonge dix années de plus au même rythme, les cadres d'adaptation et d'atténuation que le 6e rapport du GIEC avait dessinés en 2021 seront obsolètes avant la fin de la décennie.

Alors, que faire de 0,35 °C par décennie ? Sans doute ni l'instrumentaliser pour annoncer un effondrement imminent, ni le relativiser au nom des incertitudes méthodologiques qui entourent toute mesure climatique. La bonne posture, à mon sens, consiste à l'intégrer comme une donnée nouvelle dans un tableau qui en comptera d'autres dans les mois à venir, et à accepter que la science du climat, comme toute science empirique, progresse par ajustements successifs plutôt que par révélations. Reste à savoir si les décideurs, eux, sauront ajuster leurs arbitrages au même rythme que le thermomètre.

Sources#

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