En 1997, au pic d'un El Niño historique, la saison cyclonique atlantique avait aligné selon les archives NOAA sept tempêtes nommées, trois ouragans, un seul majeur : l'une des plus calmes depuis trois décennies. En 2023, au pic d'un autre El Niño fort, la même région a produit vingt tempêtes nommées et trois ouragans majeurs, en pleine année que tout le monde avait parié tranquille. Entre ces deux précédents, le Colorado State University vient de publier son outlook pour 2026, et la question posée n'est plus « El Niño revient-il ? » (la réponse est oui) mais « va-t-il suffire à calmer l'Atlantique cette fois-ci ? »
L'exercice mérite d'être pris au sérieux, parce qu'il mélange trois temporalités qui ne vont pas à la même vitesse : une transition ENSO confirmée il y a quelques jours, un bassin océanique qui reste chaud à plusieurs endroits, et une saison qui commence officiellement le 1er juin. Les probabilités chiffrées existent ; elles sont solides ; elles cachent une incertitude que les centres météorologiques eux-mêmes prennent soin de rappeler.
Le basculement La Niña → El Niño est acté#
Commençons par le fait central, parce que tout le reste en découle. Le 9 avril 2026, le Climate Prediction Center de la NOAA a publié son bulletin ENSO avec un statut explicite : « Final La Niña Advisory / El Niño Watch ». La Niña 2024-2025, qui avait joué son rôle dans la saison cyclonique 2025 particulièrement active, est terminée. Le Pacifique équatorial central est repassé en territoire neutre, avec une anomalie de température de surface dans la zone Niño 3.4 mesurée autour de -0,2 °C la semaine du 7 avril ; le seuil statistique de La Niña, rappelons-le, est fixé à -0,5 °C.
Ce qui se joue derrière, et qui intéresse davantage les météorologues tropicaux, c'est le signal subsurface. Les anomalies de température sous la surface du Pacifique équatorial sont à la hausse pour le cinquième mois consécutif, signe classique d'un El Niño qui se prépare. L'IRI de Columbia, dans son bulletin du 19 mars 2026, place la probabilité d'un El Niño sur la saison juin-août à 80 %, et celle d'une La Niña à 0 %. Le CPC, plus prudent sur les mêmes créneaux, donne 61 % pour El Niño en mai-juillet et une probabilité croissante au fil de l'été. Les deux centres convergent sur la direction, diffèrent sur l'intensité, et s'accordent sur une chose : la barrière de prévisibilité printanière rend les chiffres au-delà de juin plus fragiles qu'ils n'en ont l'air.
Cette transition n'a rien d'une curiosité statistique. Sur l'Atlantique tropical, l'effet de levier d'El Niño passe par un paramètre précis : le cisaillement vertical des vents, c'est-à-dire la différence de vitesse et de direction du vent entre les basses et les hautes altitudes. Quand ce cisaillement est élevé, il décapite les tentatives d'organisation des cyclones tropicaux, qui ont besoin d'une colonne d'air verticalement cohérente pour monter en intensité. Quand il est faible, les systèmes prospèrent, c'est l'ambiance La Niña de la saison 2020, la plus active jamais enregistrée avec trente et une tempêtes nommées.
Ce que prévoit le CSU pour 2026#
Le Tropical Weather & Climate Research group de la Colorado State University a publié son outlook d'avril 2026, et les chiffres tranchent avec la saison précédente. Treize tempêtes nommées attendues, six ouragans, deux ouragans majeurs (catégorie 3 ou supérieure). À titre de comparaison, la normale climatologique 1991-2020 de la NOAA s'établit à quatorze, sept et trois. Le CSU prévoit donc une saison légèrement en dessous de la moyenne récente, ce qui, en tropique, n'est pas un détail : trois ouragans majeurs contre deux, ça peut être la différence entre une saison oubliée et une saison qui occupe les journaux pendant deux mois.
Le facteur explicatif principal est justement le cisaillement de vents. Le rapport CSU anticipe que le cisaillement vertical sur l'Atlantique tropical en 2026 sera le deuxième plus élevé enregistré depuis 1981, devancé seulement par 2015, année marquée par un El Niño très fort. Traduit en probabilités de risque, cela donne une valeur frappante : le CSU estime à 32 % la probabilité qu'un ouragan majeur touche la côte continentale des États-Unis en 2026, contre une moyenne historique de 43 %. Pour les Caraïbes, c'est 35 % contre une moyenne de 47 %. Les écarts ne sont pas cosmétiques ; ils modifient significativement la courbe d'exposition.
Il y a cependant un signal mixte du côté des températures de surface de la mer. L'Atlantique tropical occidental, incluant une partie du golfe du Mexique et des Caraïbes, reste plus chaud que la normale ; l'Atlantique tropical central et oriental est, lui, plus frais que la normale. Cette asymétrie complique la lecture : les zones les plus proches des États-Unis gardent du carburant potentiel, tandis que la « nurserie » atlantique des ondes tropicales cap-verdiennes, à l'est, est moins favorable. Un cyclone qui émerge trop à l'est peut avorter ; un système qui se forme dans le Golfe ou les Caraïbes trouve encore une eau assez chaude pour gonfler rapidement. Sur ce point, j'attends le prochain update CSU de juin avec une curiosité particulière.
La saison 2023, le précédent qui invite à ne pas trop se rassurer#
Ici, je dois poser une objection, parce que les chiffres prévisionnels, aussi rigoureux soient-ils, ne fonctionnent qu'en isolant un paramètre à la fois. El Niño augmente le cisaillement, donc il réduit l'activité cyclonique. C'est le manuel. Sauf que le manuel a pris une claque en 2023. Cette année-là, l'Atlantique était entré en saison avec un El Niño qui se développait et qui devenait fort à l'automne ; la NOAA, à l'époque, tablait sur une saison proche de la normale, voire en dessous. Selon le bilan NOAA de décembre 2023, la saison avait finalement produit vingt tempêtes nommées, sept ouragans, trois ouragans majeurs, largement au-dessus de la normale, et en contradiction avec la logique El Niño.
Ce qui avait sauté, en 2023, c'est la tension entre deux forçages antagonistes. D'un côté, El Niño poussait effectivement le cisaillement à la hausse au-dessus de l'Atlantique. De l'autre, les températures de surface de l'Atlantique tropical atteignaient des niveaux record sur la bande principale de développement des ouragans. La surchauffe océanique a fourni tellement d'énergie aux systèmes tropicaux qu'elle a compensé, puis dépassé, l'effet suppressif du cisaillement. Autrement dit : l'Atlantique a produit des cyclones malgré El Niño, parce que l'océan était trop chaud pour se calmer.
Cette histoire n'est pas anecdotique ; elle est pédagogique. Elle rappelle que la saison cyclonique dépend d'un équilibre entre cisaillement, température océanique, humidité à moyenne altitude et positions des dépressions africaines qui génèrent les ondes tropicales. Quand on retire une pièce du puzzle, les autres peuvent compenser. Pour 2026, le CSU intègre déjà cette asymétrie SST ouest/est dans sa prévision, ce qui explique probablement qu'il ne tombe pas à huit ou neuf tempêtes nommées comme en 1997. L'outlook à treize tempêtes correspond à un scénario dans lequel le cisaillement élevé fait le gros du travail, mais où les eaux chaudes de l'ouest laissent une marge pour quelques systèmes intenses.
Il faut aussi garder en tête que la saison 2025 avait déjà défié les attentes en produisant quatre ouragans majeurs dont trois de catégorie 5, sur fond d'ENSO neutre tendant à la faible Niña. La tendance de fond est la même : les océans absorbent environ 90 % de l'excédent énergétique planétaire, et cet excédent rend chaque saison plus sensible aux conditions locales qu'aux prévisions planétaires.
La question qui reste ouverte : super El Niño ou modéré ?#
Un dernier paramètre peut rebattre les cartes entre juin et décembre : l'intensité finale de l'El Niño 2026. Le CPC indique, dans son bulletin du 9 avril, une probabilité voisine de 50 % que le RONI (une mesure d'intensité ENSO corrigée) atteigne les catégories « fort » (entre +1,5 °C et +2,0 °C) ou « très fort » (au-delà de +2,0 °C) en novembre-janvier 2026-2027. Le modèle CFSv2 de la NOAA affiche un pic proche de +2,1 °C en octobre-décembre ; certains membres de l'ensemble ECMWF de début avril franchissent les +2,5 °C, seuil informel du « super El Niño ». Le Four-Season Outlook de la NOAA, daté du 18 avril, donne environ 25 % de chance que l'événement finisse dans le top 4 historique depuis 1950.
Si l'El Niño s'intensifie fort ou très fort, le cisaillement de 2026 sera probablement à la hauteur des prévisions CSU, voire plus élevé encore sur la deuxième moitié de la saison. Si à l'inverse il reste modéré, et que l'Atlantique ouest reste chaud, la saison pourrait se rapprocher de la normale plutôt que de passer sous le seuil. Nuançons toutefois : aucune de ces deux trajectoires ne s'écarte radicalement de l'outlook CSU, parce que l'outlook lui-même est construit pour absorber une partie de cette variabilité. Mais la distance entre treize et dix-sept tempêtes nommées, par exemple, se joue peut-être sur la trajectoire exacte du pic El Niño à l'automne.
C'est aussi pour cette raison que Philip Klotzbach et son équipe publient des updates successives (en juin, juillet et août) qui intègrent les observations les plus récentes. Les outlooks d'avril, par construction, portent l'incertitude maximale liée à la barrière de prévisibilité printanière. À l'échelle d'une saison entière, cela signifie qu'une révision de +2 ou -2 tempêtes nommées entre avril et août est statistiquement normale. Ce n'est pas une faille des modèles, c'est la physique de l'information qui nous est accessible à une date donnée.
Cet effet de calendrier se retrouve d'ailleurs sur la prévision du retour d'El Niño annoncée par l'OMM en mars 2026, qui traitait spécifiquement du volet température globale et record annuel. L'outlook CSU discuté ici est, lui, le volet cyclonique du même phénomène, deux facettes d'un basculement ENSO unique, mais qui s'expriment dans deux métriques radicalement différentes.
Ce que l'outlook ne dit pas#
Une dernière précision, parce qu'elle compte pour la lecture pratique. Un outlook saisonnier chiffre une activité agrégée : nombre de tempêtes, d'ouragans, de majeurs. Il ne localise pas où les cyclones vont frapper, ni quand. Une saison calme peut produire un seul ouragan dévastateur qui touche directement une zone peuplée ; une saison active peut voir la majorité des systèmes mourir en mer sans conséquence humaine. En 1992, Andrew avait frappé la Floride lors d'une saison globalement calme. L'histoire des cyclones rappelle qu'une seule trajectoire suffit à faire d'une année tranquille une année noire.
Les probabilités CSU de major hurricane landfall (32 % pour les États-Unis continentaux, 35 % pour les Caraïbes) offrent un cadrage utile, pas une garantie. Elles signifient qu'environ une saison sur trois avec ce profil produit un ouragan majeur touchant les côtes américaines, et que 2026 s'annonce dans cette fourchette basse. Ce n'est pas rien ; ce n'est pas la tranquillité absolue non plus. Les plans d'évacuation, les audits d'assurance et les codes de construction des zones côtières continueront de s'appliquer au même rythme, quelle que soit la saison prévue.
On pourrait s'attarder aussi sur un angle rarement évoqué : l'interaction entre le cisaillement El Niño et le ralentissement documenté de la circulation atlantique méridionale AMOC, qui modifie lentement les gradients thermiques du bassin nord. Les modèles ne s'accordent pas encore sur l'empreinte que cette évolution aura sur la climatologie cyclonique à horizon quinze ou vingt ans. Pour l'instant, elle est considérée comme de second ordre face à la variabilité ENSO. Mais c'est exactement le genre de signal qui, à force de s'accumuler, finit par changer la lecture d'un outlook saisonnier.
Ce que je retiens pour 2026#
Trois lignes suffisent à résumer. Premièrement, la bascule vers El Niño est confirmée par les deux centres de référence, avec des probabilités qui se renforcent sur l'été. Deuxièmement, le CSU projette une saison en dessous de la normale grâce à un cisaillement de vents attendu parmi les plus élevés depuis 1981. Troisièmement, l'exemple de 2023 interdit de traiter cet outlook comme une assurance : une SST atlantique anormalement chaude, surtout à l'ouest, peut neutraliser l'effet El Niño et transformer une prévision calme en saison active.
Il reste une question que je ne tranche pas, parce que les données actuelles ne le permettent pas. Sommes-nous entrés dans un régime climatique où le seuil d'énergie océanique disponible rend la relation ENSO → cyclones moins prévisible qu'elle ne l'était dans les années 1980 ? Certains signaux pointent dans cette direction, d'autres la relativisent, et la barrière printanière laisse quatre à six mois avant que les prochaines données permettent de trancher. À plus long terme, c'est probablement la vraie question de la décennie sur ce dossier ; à court terme, elle ne change rien à la recommandation opérationnelle : regarder les updates de juin et juillet, et ne pas prendre un outlook d'avril pour un verdict final.
Sources#
- NOAA CPC, ENSO Diagnostic Discussion, bulletin du 9 avril 2026 (statut Final La Niña Advisory / El Niño Watch).
- IRI (Columbia Climate School), ENSO Current Forecast, March 2026 Quick Look, publié le 19 mars 2026.
- Colorado State University, Tropical Weather & Climate Research, Atlantic Hurricane Outlook, avril 2026 (PDF, tropical.colostate.edu/Forecast/2026-04.pdf).
- NOAA, Atlantic Hurricane Season Climatology (période de référence 1991-2020).
- NOAA Climate.gov, bilans de saison 2023 et 2025.
- Yale Climate Connections, « A powerhouse El Niño event appears to be brewing for 2026-27 », 6 avril 2026.
- NOAA, Four-Season Outlook, 18 avril 2026 (intensité probable de l'El Niño naissant).





