Benchmark en main : 20,97 °C. C'est la température moyenne de surface des océans pour mars 2026, mesurée entre 60°S et 60°N par la réanalyse ERA5 que Copernicus publie chaque mois. Le bulletin du 10 avril 2026 du service Climate Change Service (C3S) place cette valeur au deuxième rang jamais enregistré pour un mois de mars, derrière les 21,07 °C de mars 2024. Écart : 0,10 °C exactement. Pas de record absolu mensuel, donc, mais une anomalie de +0,44 °C par rapport à la moyenne 1991-2020, au moment précis où le Pacifique quitte une phase La Niña et s'achemine vers un El Niño que la NOAA surveille officiellement depuis le 12 mars 2026.
Le classement qu'il faut lire correctement#
Plusieurs dépêches ont titré ces derniers jours sur un « deuxième record consécutif derrière 2025 ». C'est faux, et le bulletin C3S ne le dit pas. Le classement correct pour le mois de mars, dans la série ERA5, tient en trois lignes :
- mars 2024 : 21,07 °C (record absolu, en plein El Niño finissant)
- mars 2026 : 20,97 °C (2e rang, en transition ENSO-neutre → El Niño)
- mars 2025 : 20,96 °C (3e rang, mi-La Niña)
L'écart entre mars 2025 et mars 2026 est de 0,01 °C. Minuscule, et inférieur à la marge d'incertitude d'une réanalyse de ce type. Mais l'ordre formel, tel que publié par le C3S, rétrograde mars 2025 d'un rang. Pour la première fois dans l'histoire de la série, on a deux années consécutives à moins de 0,2 °C du pic 2024, sans El Niño pour le justifier.
Ce que mesure vraiment ERA5 (et ce qu'il ne mesure pas)#
Petit rappel pour les lecteurs qui tombent sur « SST record » et supposent que c'est la même chose partout : ERA5, c'est une réanalyse, pas une observation directe. Le modèle du Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme (ECMWF) fusionne observations satellites, bouées, navires et flotteurs Argo, puis produit une grille globale à 31 km de résolution horizontale. Ce que les 20,97 °C décrivent, techniquement, c'est une « foundation temperature » autour de 10 m de profondeur, pas la peau de surface (les 0,5 premiers millimètres) que les radiomètres satellites lisent réellement.
La différence paraît anodine. Elle ne l'est pas quand on compare deux sources. Un satellite comme AVHRR ou les capteurs infrarouges de Sentinel-3 donneront parfois 0,2 à 0,5 °C d'écart avec ERA5 sur un jour donné, à cause du gradient thermique de la couche de peau. Les benchmarks ERA5 sont stables, homogènes sur 85 ans d'archive, c'est leur force ; mais ils ne sont pas interchangeables avec un chiffre satellite brut. Les specs annoncent une précision globale de l'ordre de 0,1 °C sur la moyenne mensuelle, la réalité dit qu'à l'échelle d'un bassin régional, il faut compter davantage.
La zone couverte aussi mérite un mot. 60°S à 60°N, ça exclut l'Arctique et l'Antarctique. Ce n'est pas un oubli : inclure les zones polaires ferait baisser la moyenne d'environ 2 °C et rendrait la comparaison inter-annuelle plus bruyante à cause de la variabilité glace/océan. C'est une convention de la communauté climatique, pas un chiffre marketing.
Le signal El Niño : probable, pas certain#
C'est là que ça se complique et que je reste prudent. Le bulletin NOAA CPC du 9 avril 2026 confirme une ENSO en état neutre, avec un indice Niño-3.4 à -0,2 °C. Rien d'alarmant à court terme. Mais les prévisions multi-modèles donnent :
- 61 % de probabilité d'El Niño sur la fenêtre mai-juillet 2026 (NOAA CPC, 9 avril)
- 72 % de probabilité sur la même fenêtre selon l'IRI Columbia (bulletin 19 mars)
- environ 80 % des modèles franchissent le seuil El Niño d'ici le début de l'automne
Ce n'est pas une certitude, malgré ce que j'ai lu dans certains titres. 61 % côté NOAA, ça veut dire que quatre scénarios sur dix incluent un retour au neutre ou un La Niña faible. Et la publication en substack d'EconCurrents, qui synthétise les données CPC, chiffre à 25 % seulement la probabilité d'un « très fort » El Niño (Niño-3.4 supérieur ou égal à +2,0 °C en novembre-janvier), et à environ 50 % celle d'un épisode fort ou très fort sur cette même fenêtre. La tentation de titrer « Super El Niño 2026-27 », que je vois dans la presse américaine, repose sur un scénario minoritaire. Sur la force finale de l'épisode, je reste prudent : trop de facteurs (vents d'ouest équatoriaux, contenu thermique subsurface) doivent encore se caler.
Ce qui est plus solide, c'est le déclencheur administratif : l'El Niño Watch a été émis par la NOAA le 12 mars 2026, et les anomalies de vents d'ouest équatoriaux observées en avril 2026 dépassent celles du printemps 1997. Le 1997-98, pour rappel, reste l'un des El Niño les plus forts jamais observés. Un signal de pré-conditionnement, pas une prédiction.
Air, glace, Europe : le tableau complet de mars#
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La SST n'est qu'un indicateur parmi trois dans le bulletin Copernicus.
Côté température de l'air en surface, mars 2026 arrive à 13,94 °C de moyenne globale, +0,53 °C par rapport à 1991-2020, et surtout +1,48 °C au-dessus du niveau préindustriel (1850-1900). Quatrième mars le plus chaud jamais enregistré. L'Europe ressort à 5,88 °C de moyenne terrestre, soit +2,27 °C au-dessus de la normale : deuxième mars européen le plus chaud.
Côté banquise arctique, l'étendue moyenne mensuelle est à 5,7 % sous la normale 1991-2020. Le maximum hivernal le plus bas jamais mesuré, à égalité avec mars 2025. Le bulletin précise que les déficits les plus sévères sont localisés sur la mer de Barents, autour du Svalbard et en mer d'Okhotsk, régions qui concentrent déjà l'essentiel du forçage arctique. Le C3S a aussi documenté la dynamique de l'albédo et de la rétroaction banquise dans son analyse régionale, qui aide à lire pourquoi ces chiffres ne reviennent jamais spontanément vers la moyenne.
Carlo Buontempo, directeur du C3S, résume dans la version anglaise du bulletin : « les données Copernicus pour mars 2026 racontent une histoire qui donne à réfléchir : 1,48 °C au-dessus du niveau préindustriel, l'étendue de banquise arctique la plus basse jamais mesurée en mars, et des températures océaniques qui s'approchent à nouveau des plus hauts historiques. » Sobre. Pas de superlatif marketing, juste un constat instrumental.
Le contenu thermique océanique, l'indicateur qui dérive#
La SST capte la surface. Ce qu'elle ne voit pas, c'est la chaleur que l'océan emmagasine en profondeur, mesurée par l'OHC (Ocean Heat Content) sur la couche 0-2000 m. Une étude internationale publiée début 2026 dans Advances in Atmospheric Sciences (DOI 10.1007/s00376-026-5876-0) a chiffré la variation 2025 : +23 zettajoules vs 2024. Pour situer : les huit années de record précédentes pointaient à +13 à +16 ZJ par an. Le saut annuel 2025 est donc une fois et demie à deux fois supérieur à la cadence moyenne récente. L'océan absorbe environ 90 % de la chaleur excédentaire du système climatique, et ce chiffre-là n'est pas un pic saisonnier : c'est un réservoir.
Ça a une conséquence directe pour les récifs. Le quatrième épisode mondial de blanchissement corallien, déclaré par NOAA et l'ICRI, a impacté environ 84 % de la surface des récifs mondiaux entre janvier 2023 et mars 2025, dans au moins 82 pays et territoires. Sur ce terrain-là j'ai déjà écrit qu'aucune technique d'évolution assistée ne suivra la cadence du thermomètre, et le chiffre OHC 2025 ne change pas le verdict.
Mon verdict : ce que les specs disent en conditions réelles#
Rapport qualité-prix du bulletin C3S : excellent. La méthodologie ERA5 est publique, l'historique est propre, la comparaison inter-annuelle tient. En conditions réelles, voilà ce que je retiens :
Un. Le chiffre de 20,97 °C n'est pas un record absolu mensuel ; c'est un « quasi-record » en contexte ENSO-neutre. Ce qui aurait été attendu après un El Niño fort comme 2024, c'est un rebond vers la moyenne. Le fait qu'on reste à 0,10 °C du pic, sans forçage ENSO positif, signale un plancher plus élevé que la décennie précédente.
Deux. La probabilité d'El Niño pour l'été 2026 est réelle mais pas acquise. 61 à 72 % selon la source, avec divergence NOAA/IRI qui reflète des pondérations multi-modèles différentes. L'hypothèse « super El Niño » reste minoritaire (25 % pour le scénario très fort).
Trois. La SST seule sous-estime le problème. L'OHC 2025 à +23 ZJ est le signal le plus lourd de l'hiver 2025-26. Un océan qui emmagasine à cette cadence relâche la chaleur en décalé, ce qui alimente mécaniquement les prochains pics de SST, canicules marines et blanchissements.
Quatre. Petit aparté pour celles et ceux qui suivent les graphiques mensuels : mars 2025 a été officiellement rétrogradé au 3e rang mondial dans le même bulletin qui place mars 2026 au 2e. Ce n'est pas une réécriture polémique, c'est juste la série ERA5 qui se met à jour à chaque nouvelle observation. Mais la prochaine fois qu'on croisera un graphique d'archive antérieur à avril 2026, il faudra garder en tête qu'un rang a bougé.
Cinq. La fiabilité de l'instrumentation climatique, aujourd'hui, n'est pas le goulot d'étranglement. ERA5 mesure proprement, les bouées Argo couvrent 0-2000 m, les Sentinel surveillent le Pacifique équatorial à haute fréquence. Ce qui manque, ce n'est pas la donnée. C'est le temps de réaction politique face à un signal qui, instrument après instrument, converge dans la même direction.
Sources#
- Copernicus C3S : Fourth-warmest March globally, sea surface temperatures return near-record levels (10 avril 2026)
- Copernicus C3S : Surface air temperature for March 2026
- Copernicus C3S : bulletin mars 2024 (record absolu SST 21,07 °C)
- Copernicus C3S : bulletin mars 2025 (SST 20,96 °C)
- NOAA Climate Prediction Center : ENSO Diagnostic Discussion (9 avril 2026)
- IRI Columbia : current ENSO forecast (19 mars 2026)
- Yale Climate Connections : A powerhouse El Niño event appears to be brewing for 2026-27
- EconCurrents : Potentially very strong El Niño, top four scenarios (18 avril 2026)
- ICRI / NOAA : The Fourth Global Coral Bleaching Event
- Advances in Atmospheric Sciences : 2025 Ocean Heat Content record (DOI 10.1007/s00376-026-5876-0)





